A chaque jour suffit sa peine! Staffan de Mistura, l’émissaire de l’ONU pour la Syrie avait une hantise ce lundi. Presque une obsession, à en juger par le nombre de fois qu’il est revenu sur la question, en soirée, devant la presse: «Les discussions de Genève ont officiellement commencé cet après-midi», a-t-il répété à plusieurs reprises. Sous-entendu: cela change tout.

Jusqu’au dernier moment, l’opposition syrienne avait menacé de ne pas participer aux discussions. Elle insistait sur le caractère dérisoire de cet exercice tant que les bombes continuent de pleuvoir sur la Syrie et que la population meurt de faim. Ainsi formulée, sa volonté d’insister sur la nécessité d’un cessez-le-feu préalable, de la levée des sièges maintenus par l’armée et de la libération de détenus étaient autant de «préconditions» jugées inacceptables. L’opposition continue d’avoir les mêmes revendications, comme son porte-parole Salim al-Muslat, le rappelait hier. Mais entre-temps, elle avait accepté d’entrer dans l’enceinte du Palais des Nations. Voilà donc les «préconditions» devenues des «préoccupations très sérieuses» émises dans le cadre des discussions. L’exercice diplomatique peut ainsi se poursuivre.

Alors que le processus commencé à Genève avait échoué avec fracas il y a deux ans, personne n’a vraiment le coeur à démarrer à nouveau sur les mêmes bases. Pourtant, jusqu’ici, les prémisses ne sont pas très différentes. D’entrée de jeu, la délégation arrivée de Damas, et menée par le diplomate Bashar al-Jaafari (un ambassadeur syrien qui fut en poste à Genève) a dévoilé ses cartes, qualifiant l’ensemble des membres de l’opposition rivale de «terroristes» à mettre dans le même sac que l’organisation Etat islamique (Daech). Et encore: Mohammed Alouch, l’actuel chef de Jaish al-Islam (l’armée de l’Islam), un groupe salafiste très puissant dans les environs de Damas et qui prône des vues proches de celles d’Al-Qaïda, n’était pas arrivé à Genève. Or, à partir de ce mardi, c’est bien lui qui devrait prendre la tête de la délégation de l’opposition.

Cette même opposition a littéralement été mise dans un avion de la famille royale saoudienne à Riyad, à destination de Genève. L’Arabie saoudite ne veut pas être considérée comme celle qui aura empêché les pourparlers de Genève de se tenir. Mais le chef de la diplomatie saoudienne, Adel al-Jubeir, le disait sans détours en souhaitant bon voyage à ses protégés: si les pourparlers de Genève «venaient à échouer», Riyad ne se priverait pas d’accroître «le soutien militaire» à l’opposition.

Staffan de Mistura le sait bien. Même si les discussions de Genève sont censées être «intra-syriennes», ce sont bien les Etats parties prenantes au conflit qui tirent aujourd’hui toutes les ficelles. «En parallèle (aux pourparlers de Genève), il doit y avoir des discussions sur l’établissement d’un cessez-le-feu», expliquait-il lundi en lançant la balle du côté du Groupe de soutien à la Syrie, composé de 17 membres, soit les principaux acteurs internationaux en lien avec la Syrie. «Ceux qui ont la capacité d’agir doivent se parler. Ce n’est pas moi qui peux négocier (un cessez-le-feu).»

A quoi servent-elles donc, ces discussions de Genève, si l’essentiel se passe ailleurs? «Notre premier objectif, c’est que ces pourparlers se poursuivent», avouait l’émissaire de l’ONU. Il est prévu que ce mardi, l’opposition puisse exposer «plus en profondeur» ses griefs à l’endroit du régime syrien et à l’égard d’une guerre qui aura bientôt fait 300 000 victimes. Il est aussi prévu que la délégation du régime puisse exprimer de son côté ses propres «préoccupations».

L’essentiel se passe ailleurs, en effet. Après de nombreux va-et-vient, il a été décidé que les combattants kurdes syriens n’auraient pas accès au Palais des Nations, malgré le fait qu’ils ont sous leur contrôle une bonne partie du nord de la Syrie. Du coup, leurs représentants politiques, invités en tant que «consultants», ont décliné l’offre. Mais la presse kurde a laissé filtrer l’information: voilà deux jours que des représentants du Pentagone et des diplomates français s’emploient à rassurer les Kurdes. Cela se passe à Kobané, dans le Kurdistan syrien. Bien loin de Genève.