Rivières à l’œuvre (4/5)

L’Orbe, une soif de métamorphoses

Cette rivière travailleuse, qui alimente depuis des siècles artisanats et industries, n’est pas dénuée de sautes d’humeur spectaculaires. Portrait d’une volage, qui a façonné quelques perles du paysage vaudois

Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

Episodes précédents:

Un vent de montagne et les fleurs des champs parfument les prairies autour du lac des Rousses, dans le Jura français. Un ruisseau intrépide se fraie un chemin dans les marécages, à travers la tourbière et les amas blancs d’achillées millefeuille. D’autres le rejoignent bientôt, germés dans les replis calcaires du Noirmont, en Suisse toute proche.

Une rivière est née. Le lac l’allaite de son azur, la prairie la nourrit de sa verdure. Elle tient son nom – «orb», courbe ou orbite – des méandres doux qu’elle esquisse dans les pâturages. L’enfance de l’Orbe est insouciante. Elle se prélasse entre des clochettes de campanules, des renoncules dorées et des bardanes lilas, s’amuse des vaches qui viennent chercher sa fraîcheur. Mais elle n’oubliera jamais qu’elle vient de la montagne, elle est curieuse de ce qu’elle voit à l’horizon et se faufile plus loin dans la vallée, le long de forêts épaisses qui la feront bientôt travailler.

La roue des boîtes à fromage

Dans cette région flanquée de massifs rocheux, rares sont les terres cultivables. La rivière et les forêts environnantes apporteront une consolation aux paysans qui s’y installent dès le XIVe siècle. Juste avant la frontière suisse, un village témoigne de sa gratitude envers ces deux richesses naturelles – par son nom, Bois-d’Amont, et par sa topographie, étirée le long de l’Orbe, de façon que chaque famille puisse avoir sur sa parcelle accès aux deux ressources principales, la rivière et les bois.

Dès 1593, on met l’eau à contribution pour faire tourner les roues des scieries et des moulins, et on fait descendre les épicéas du mont Risoux pour en fabriquer toutes sortes d’objets, du mobilier et des instruments de musique. Mais c’est finalement de petites boîtes en bois, les «boisselleries», qui feront la renommée du lieu.


En vidéo: L’Orbe, la capricieuse qui entaille le Jura


«Les boîtes à cirage, à massepain ou à pharmacie avaient beaucoup de succès, mais la boîte à fromage, inventée vers 1890 par un artisan du village, révolutionnera l’emballage de cette denrée tant aimée, qui se vendait jusqu’alors sur de la paille, peu pratique.» Sylvie, la joviale guide du Musée de la boissellerie, actionne tout en parlant une machine séculaire pour racler des copeaux de bois courbés sur mesure: «La Normandie en commandera par milliers pour le camembert, d’autres suivront la mode.»

Après la Seconde Guerre mondiale, la boîte à fromage et les boisseliers vivent leur siècle d’or. En 1964, le carton arrive, moins cher, détrônant l’épicéa. Aujourd’hui, deux entreprises locales continuent la tradition, en réservant le précieux bois pour le Mont d’Or et le Vacherin.

L’Orbe, elle, a laissé sa place à l’électricité. Mais quand un grand incendie ravage une ancienne scierie, des villageois passionnés reconstruisent le bâtiment et les ateliers des boisselleries pour en faire un musée et conservent la chambre d’eau pour laisser de temps en temps la rivière faire tourner la turbine comme jadis. «Avec le changement climatique, nous avons bien peur, et pour l’Orbe et pour les épicéas, dit Sylvie, en caressant ses copeaux de bois. Si nous pouvons sauvegarder la tradition artisanale dans un musée, il en faudra bien davantage pour sauver la rivière et la forêt.»

L’Orbe, qui écoute derrière la fenêtre, murmure en écho. Elle n’a pas le temps de s’attarder. La montagne l’attend après la frontière et elle déploie ses courbes de plus en plus larges pour accélérer le mouvement.

Le lac glacé

Il lui faut encore traverser deux lacs, le lac de Joux et le lac Brenet. En été, cela va vite, en hiver, cela ralentit sous une épaisse couche de glace. L’Orbe n’en a cure, pourvu qu’elle passe du bon temps. Les lames de patineurs la chatouillent et elle s’étonne de supporter le poids de tout ce monde impatient de courir, émerveillé, sur la glace. Ses eaux gelées lui ont permis de voyager, une opportunité qu’elle ne rate jamais. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle, la glace extraite dans le village du Pont entre les deux lacs l’amène à faire un tour dans les meilleures brasseries parisiennes et lyonnaises. On a même mis en service une ligne de train spéciale pour transporter les blocs givrés… L’arrivée des congélateurs mettra fin à ces plaisantes sorties dans les années 1940, mais la rivière-aventurière en garde un souvenir tout frais.

Château d’eau souterrain

La fraîcheur, c’est ce qu’elle préfère. La fraîcheur de la roche, l’adversité de la pierre, la bataille des éléments aux origines du monde. Ces moments où elle est une force de la nature parmi d’autres. Inaccessible, invisible, imprévisible.

Elle prépare une fuite, plonge dans le lac, dissimule ses traces et fait mine de disparaître… En réalité, elle s’élance vers la paroi rocheuse de la Dent-de-Vaulion et se cache dans la montagne pour donner libre cours à son imagination d’artiste.

Aidée par l’érosion, les éboulements et les précipitations qui fissurent le massif calcaire, l’Orbe s’est aménagé au cœur de la roche un palais souterrain à faire pâlir tous les châteaux terrestres et à rafler tous les prix du design contemporain. Sous les voûtes d’opale, elle a suspendu des draperies pétrifiées, des filaments de pluie cristallins, des lustres en forme de créatures marines. Sur les parois de corail, elle a fait pousser des récifs tropicaux, des fleurs et des grappes de raisin en cire. Bien avant les Grecs et les Romains, elle a sculpté des colonnes et a tracé des voies en pierre. Bien avant le gothique, elle a érigé une cathédrale et y a déposé des cierges d’ivoire. Comme si elle avait voulu reproduire toutes les merveilles de la terre dans un écoulement de calcite perpétuel depuis sept millions d’années.

«Tout cela est créé par la seule force de l’eau», dit Ernest, guide aux grottes de Vallorbe, admiratif alors qu’il explique la genèse des audacieuses créations de la rivière dans son royaume souterrain. L’Orbe, elle, observe désormais son œuvre depuis en bas, bouillonnant dans un précipice vertigineux. Fâchée qu’on ait découvert ses jardins secrets?

«On ne peut visiter qu’un cinquième des galeries mises au jour par des plongeurs et des spéléologues depuis les années 1960, dit Ernest. Et on soupçonne qu’il y en a d’autres, tout un labyrinthe invisible que l’eau se façonne en catimini dans la vallée de Joux…» Maligne, l’Orbe semble bien décidée à garder quelques salles d’apparat pour elle. D’ailleurs, de temps en temps, elle inonde joyeusement l’une ou l’autre des galeries publiques pour bien montrer qui est la maîtresse de la maison.

La roue du chemin de fer

C’est une tout autre rivière qui ressort de la roche à l’endroit qu’on appelle «la résurgence». La nonchalante gamine des pâturages s’est taillé dans la pierre un caractère impétueux. Certes, elle s’accorde parfois des étirements paresseux mais déborde d’énergie nouvelle. Son destin est désormais celui des gorges.

En amont, elle accepte de sauter à nouveau dans les roues au profit de l’homme. Dès la fin du XIIIe siècle, Vallorbe se forge la réputation de cité du fer, fournie en abondance par le minerai du mont d’Orzeires. La rivière aura bien du travail en actionnant l’artillerie lourde de toutes les usines qui prospèrent dans la ville.

Aujourd’hui, elle a affaire à des turbines, mais il lui reste en souvenir six roues à aubes à tourner: un ensemble pittoresque le long d’un bâtiment en pierre, ancienne forge transformée en musée. Dans un clapotement zélé, l’eau remonte les pales en bois et le temps, fait revivre le métier d’antan.

«Ici, on retrouve de la forge pure, le combat millénaire du feu et du métal, beaucoup plus technique que la sidérurgie à l’aide de technologies modernes…» Elliot Coeytaux, l’un des forgerons qui animent le site, règle la vitesse de la roue et enclenche l’engrenage turbulent. Des courroies en cuir s’affolent jusqu’à ce que le martinet d’une machine d’époque s’abatte sur du métal incandescent. Quelques coups de marteau supplémentaires et un robuste clou sort des tenailles.

«A Vallorbe, point névralgique sur la ligne ferroviaire Paris-Milan, on fabriquait beaucoup de clous pour les voies ferrées», explique le forgeron. La pièce pointue reste un symbole, alors que l’industrie métallurgique de la région a dû se spécialiser par la suite dans la fabrication de limes de précision, notamment pour la haute horlogerie de la vallée de Joux.

En entendant parler du chemin de fer, l’Orbe a soif d’aventure et se précipite sous le viaduc du Day. Ici, juste après la construction de ce géant alors en acier, elle a vu passer, en 1870, le premier train Lausanne-Vallorbe. Désormais, elle rêvasse sous les arches en pierre en contemplant les TGV qui lui rappellent ses évasions parisiennes. Un moment d’accalmie, avant le dernier marathon.

Les gorges

Vagabonde curieuse, notre rivière n’aime décidément pas les sentiers battus. On raconte qu’elle courait jadis vers le lac Léman, par les vallons de Bretonnières et du Nozon. Mais quand la moraine du glacier du Rhône lui a barré la route, elle en a profité pour se creuser un nouveau chemin, jusqu’à la plaine qui porte désormais son nom.

Dans les gorges, l’Orbe célèbre ses retrouvailles avec la montagne dans une étreinte étroite. Elle bouillonne de joie et déborde d’inspiration en ciselant allègrement de nouveaux bijoux calcaires, en façonnant un paysage unique protégé comme réserve naturelle depuis 1970. Mais elle doit travailler dur, parfois, en offrant son énergie à pas moins de six centrales sur ce bout de trajet: près de 204 000 MWh, suffisant à la consommation annuelle d’une ville de 45 000 habitants.

La roue du pain

Après tous ses exploits, elle a bien droit à une ville à son nom. A Orbe, la rivière a son musée digne d’une souveraine, dans un moulin rénové du XVe siècle, celui dont elle a jadis animé les roues, excellant dans le jeu qu’elle connaît si bien.

«Il y a eu un temps où les moulins Rod tournaient à toute allure, fournissant de la farine et des céréales au-delà des frontières», raconte Pierre-André Vuitel, amoureux de l’Orbe et fondateur de l’association qui a réhabilité le moulin abandonné dans les années 1990. Le toboggan à sacs de farine, à double volée – «comme le fameux escalier de Chambord conçu par Léonard de Vinci» – témoigne de cette époque glorieuse, tout comme la grande roue que l’Orbe actionne maintenant à vide.

Pourtant, on sollicite toujours la rivière pour produire de l’énergie. Mais à la place de l’ancienne centrale des Moulins, reprise par VO Energies, c’est une installation moderne qui fournit du travail au laborieux courant, avec ascenseur aux poissons pour éviter aux truites de se faire déchiqueter par des turbines. Pour se délasser, l’Orbe jette un coup d’œil dans le théâtre aménagé au moulin et participe aux spectacles au fil de l’eau. Au musée, elle tient son rôle d’héroïne dans les expositions sur ses tours de force passés et présents, ces merveilles naturelles qu’elle a égrenées sur son passage. «Auguste Rodin disait que les plus beaux sujets se trouvent devant vous, il faut juste avoir assez de curiosité pour voir la beauté qui nous entoure», prêche Pierre-André Vuitel.

Epilogue

La rivière fait un dernier salto dans la roue et s’enfile dans la campagne, laissant derrière l’odeur de café torréfié de la fabrique Nestlé. Les champs de la plaine lui rappellent les prairies de son enfance, mais la surface paraît un peu trop plate pour qui a connu le vertige des gorges. L’Orbe commence à s’ennuyer. Bien trop maligne pour se laisser languir, elle décide alors de vivre sa dernière métamorphose. En rejoignant le Talent, né comme elle sur un versant boisé, elle se transforme en Thièle et, sa force redoublée, part pour de nouvelles aventures. D’autres roches et forêts l’attendent, en compagnie de l’Aar puis du Rhin, des cavaliers galants qui l’escorteront jusqu’à la mer du Nord. Là, l’océan lui tend les bras et lui offre une étendue d’eau aux horizons infinis.


Bulles de fraîcheur entre Orbe et Vallorbe

Dans les gorges, l’Orbe reste fidèle à elle-même. Tantôt remuante, tantôt sereine, elle accueille un millier de sources qui s’échappent de la montagne et prend la couleur émeraude des mousses qui embrassent ses pierres. Que ce soit le long de la rivière ou dans des forêts sur les versants rocheux, l’itinéraire de quelque 17 km est un bain de fraîcheur, salvateur par une journée de canicule.

En bas, l’Orbe déploie son ruban verdoyant. En haut, les falaises feuillettent leurs parois calcaires. Sous les pinèdes, le sentier a un parfum de Méditerranée.

On peut faire le trajet en entier, entre Orbe et Vallorbe, en s’accommodant des horaires du train (compter 4-5 heures de bonne marche). Mais on profite également de la réserve naturelle en faisant des boucles au départ des Clées, village au charme médiéval: en direction d’Orbe vers les grottes à côté de Montcherand, et retour par la rive opposée (2h30), ou direction Vallorbe jusqu’au spectaculaire saut du Day (3h aller-retour).

Ici, des parterres d’eau dignes des châteaux princiers mènent vers la cascade, une forteresse de perles qui éclabousse d’écume les curieux escaladant ses contreforts. En contrebas, les pierres ramollies au soleil invitent à faire une halte, avant de continuer vers Vallorbe par le viaduc du Day ou de retourner aux Clées.

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