D’outre-Suisse (3/7)

L’Orient se trouve aussi aux portes de Neuchâtel

Il est interdit de construire des minarets en Suisse depuis 2009. Au XIXe, le chocolatier Philippe Suchard en a cependant bâti un au-dessus de sa demeure de Serrières. Visite d’un lieu patrimonial privé

Chaque mardi de l'été, «Le Temps» se promène dans un de ces lieux, en Suisse, qui évoquent d'autres paysages, géographiques et/ou temporels.

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Comme d’autres célébrités de l’époque, les écrivains Pierre Loti, Chateaubriand et Victor Hugo, les peintres Delacroix ou Ingres, comme la famille de Pourtalès qui possédait le château de Gorgier, Philippe Suchard était fasciné par l’Orient. Son nom est resté dans l’Histoire pour le chocolat qui porte son nom, mais qui n’est plus fabriqué à Neuchâtel depuis des années. Sa personnalité était cependant bien plus diverse. Il n’était pas qu’un fabricant de douceurs. Il était un touche-à-tout et un visionnaire.

Né en 1797 à Boudry dans une famille huguenote originaire du Dauphiné, il s’est lancé dans la confiserie et a ouvert sa première fabrique dans le vallon de la Serrière, à côté de Neuchâtel, en 1826. Mais il a fait bien d’autres choses. Il a construit le bateau à vapeur L’Industriel, qu’il a fait voguer sur le lac de Neuchâtel dès 1834 et dont il était le capitaine. Il était aussi attiré par la production de vers à soie, une ambition qui a cependant été stoppée par une épidémie dévastatrice. Il donna aussi aux mines d’asphalte du Val-de-Travers leur véritable essor.

Il était par-dessus tout un grand voyageur. Les Etats-Unis, le bassin méditerranéen, l’Empire ottoman l’attiraient tout particulièrement. Au retour de l’un de ses périples lors duquel il avait cédé au charme orientaliste qui séduisait alors l’Europe, il eut l’idée de coiffer la maison acquise en 1840 à Serrières d’un bulbe, d’un belvédère et d’un minaret orientaux ornementés de croissants dorés.

Les travaux furent réalisés entre 1865 et 1870 par un architecte neuchâtelois, Louis-Daniel Perrier, et la décoration intérieure fut l’œuvre des peintres bernois Giraudi et Erhard. Selon le conservateur cantonal, Jacques Bujard, et l’historienne Claire Piguet, coauteurs d’un article consacré à cet édifice, les deux peintres «sont parvenus à créer une ambiance séduisante, même s’ils ne connaissaient guère les décors orientaux et n’en maîtrisaient pas les codes».

«Une synthèse architecturale hétéroclite»

Ils ont aménagé un cabinet en forme de quadrilatère flanqué de quatre tourelles factices. L’une d’elles dissimule un étroit escalier qui, naguère, permettait d’accéder au balcon du minaret. Il est désormais condamné. Une autre ouvre sur une plateforme d’où l’on jouit d’une vue imprenable sur la tourelle orientale, vers le nord, et sur le lac, vers le sud. Un projet immobilier menace toutefois ce coup d’œil lacustre.

Les quatre côtés du cabinet sont décorés de vitraux et les murs mélangent les influences persanes, mogholes, ottomanes et grecques, sans oublier les signes héraldiques qui rappellent les origines boudrysanes et dauphinoises de la famille Suchard. Jacques Bujard et Claire Piguet parlent d’une «synthèse architecturale un peu hétéroclite».

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A l’époque, la construction du minaret de Serrières, entièrement privé et sans vertu religieuse – aucun muezzin n’y a jamais appelé le moindre fidèle à la prière –, ne déclencha aucune controverse. Ce serait sans doute différent aujourd’hui, depuis que l’initiative populaire contre la construction de tels symboles musulmans a été acceptée en 2009. Témoignage de son implantation dans le terreau serriérois, l’édifice avait même inspiré le… pasteur de la paroisse réformée, qui gérait le petit journal local, dans lequel il publiait une chronique intitulée «Des hauteurs du minaret»! Ironie de l’histoire, l’immeuble se situe rue Guillaume-Farel, du nom du célèbre réformateur neuchâtelois…

Des peintres et des oiseaux

Purement décoratif, le minaret de Serrières a changé plusieurs fois de propriétaire. Le résident actuel, Laurent Nebel, un passionné de vieilles pierres et de voyages, raconte. «Lorsque Philippe Suchard décède, c’est son beau-fils Carl Russ, mari de l’une de ses filles, Eugénie, qui habite la maison. A la mort d’Eugénie, il construit une villa à Neuchâtel, et son fils Willy s’installe à Serrières. C’est un passionné d’art et de musique. Il constitue une collection de peintures et fait venir Hodler et Vallotton à Serrières. Au décès de son père Carl, Willy déménage à la villa Eugénie et c’est son frère Hermann qui prend possession de la maison de Serrières. C’est un passionné d’animaux. Il installe des volières. Il décède en 1942, sans héritier.»

Une fondation devint alors propriétaire du lieu. Elle divisa le domaine et vendit les terrains à un investisseur de la région. Les volières disparurent, des locatifs sortirent de terre alentour, l’habitation et son minaret n’occupaient plus que 10% de la surface initiale. En 1995, Laurent Nebel repéra dans la Feuille officielle une annonce: la société immobilière propriétaire de la demeure était en liquidation.

«Cela m’a rappelé des souvenirs. Lorsque j’étais étudiant, je fréquentais le Student Club de Serrières et j’étais émerveillé chaque fois que je passais devant le minaret.» Il prit contact avec le liquidateur, fit une offre, qui fut retenue. Laurent Nebel possède et habite le bâtiment depuis 1995. Il y a réuni une impressionnante collection d’objets provenant d’un peu partout dans le monde, transformant le rêve oriental de Philippe Suchard en caverne d’Ali Baba.

300 000 francs de rénovation

Le bâtiment n’étant ni classé ni protégé, Laurent Nebel déposa une demande de mise sous protection. En 2001, le thème annuel des Journées du patrimoine était: «Habiter un monument historique». Le canton lui proposa d’accueillir des visiteurs à cette occasion. «Cela a été un immense succès. Il a fallu refuser du monde», se souvient-il.

Conscient de la nécessité d’entretenir ce joyau, il s’est dit que le moment était venu de le faire. Il trouva un artisan capable de rénover la coupole, «qui était en partie affaissée, laissant de l’eau s’infiltrer à l’intérieur». Le cuivre a remplacé le zinc, l’inox thermolaqué a permis de mieux isoler le toit, l’extérieur a été entièrement refait. Ensemble, la Confédération et le canton ont cofinancé à hauteur de 50% les travaux, qui se sont élevés à 300 000 francs.

Il reste à restaurer l’intérieur du cabinet, dont les peintures et les vitrages sont «fatigués et usés. L’important, c’est que ce soit sauvé. Certes, ce bâtiment m’appartient, mais il appartient aussi à la collectivité, il est identitaire de Serrières», résume-t-il.

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