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Louise Boulaz, pionnière des cimes, aura sa rue à Genève

La Genevoise était une grande figure de l’alpinisme. A 97 ans, son amie Marcelle Muhlstein en a des souvenirs intacts

Cette semaine, «Le Temps» vous emmène sur les traces de femmes illustres qui ont fait l'histoire de Genève sur le plan artistique, politique ou sportif puis sont tombées dans l'oubli. Alors que seules 7% des rues du canton sont féminines, elles mériteraient, un jour, d'avoir la leur. 

Il est loin ce jour où une cordée de femmes alpinistes affronte la dent du Géant, 4013 mètres, à l’ouest des Grandes Jorasses, dans le massif du Mont-Blanc. Louise Boulaz, la championne dite Loulou, se tourne vers Marcelle et lance: «Je suis fatiguée, va devant.» A 97 ans, la Genevoise Marcelle Muhlstein se souvient de sa fierté et de sa gratitude: «Loulou m’a offert d’être première de cordée, moi qui pratiquais l’escalade avec des guides. C’était chouette de sa part.»

Louise Boulaz, née en 1908 à Avenches et décédée en 1991, aura bientôt sa «promenade»: une rue du quartier de la future gare des Eaux-Vives sera nommée promenade Louise-Boulaz, en hommage à cette grande figure. Mais Loulou s’est rarement promenée, à écouter les récits de Marcelle: «D’un caractère très droit», l’alpiniste chevronnée gravissait, franchissait, ouvrait des voies «avec une agilité incroyable».

Championne de ski alpin

L’histoire d’amour entre Louise Boulaz et la montagne commence par le ski alpin, où elle s’illustre. Membre de l’équipe nationale suisse entre 1936 et 1937, elle se classe 4e du slalom aux Championnats de monde de Chamonix en 1937. Un an plus tard, elle remporte la descente du concours international de Morzine du Ski Club Alpin de Paris. Mais son cœur la porte plus haut, et c’est à coups de piolet qu’elle attaque les cimes.

Pourtant, Loulou ne peut pas entrer au Club alpin suisse (CAS), eu égard à son genre, à une époque où l’alpinisme est réservé aux hommes. Elle n’en a cure, elle grimpe, et apporte à l’histoire des premières ascensions féminines: la façade sud-ouest de la dent du Géant en 1933, celle du Requin, les Grands Charmoz et la traversée des Droites en 1935, l’éperon Walker de la face nord des Grandes Jorasses en 1952.

Des «premières» féminines, et des «premières» tout court: la face est du Bec d’Oiseau (aiguilles de Chamonix) en 1938, la paroi nord du Zinalrothorn en 1941. En 1959, elle part en expédition féminine à l’assaut de l’Himalaya (Cho Oyu, 8201 mètres). L’avalanche va tuer plusieurs de ses coéquipières, dont Claude Kogan et Claudine van der Straten. Elle tentera six fois la face nord de l’Eiger.

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De Genève à Zinal à vélo avant l’ascension

«Elle faisait peu de sommets avec des équipes féminines, elle préférait les équipes mixtes», raconte Marcelle. Car si le CAS la tenait résolument à l’écart, les alpinistes reconnaissaient ses compétences. Ainsi le Club de l’Androsace, une équipe d’enragés talentueux de la haute montagne, lui ouvre ses portes, seule femme à en être. Loulou, qui travaillait au Bureau international du travail (BIT), partage nombre d’aventures avec ses compagnons de cordée Pierre Bonnant et Raymond Lambert – il s’attaque à l’Everest en 1952, atteint 8600 mètres avec son sherpa, Tensing Norgay, mais doit renoncer à 200 mètres du sommet.

«Pendant la guerre, Loulou et ses copains montaient à Zinal à vélo depuis Genève pour aller faire ensuite une ascension! raconte Marcelle. Et il fallait voir l’équipement, sommaire, les cordes en chanvre, très lourdes une fois mouillées…» Marcelle se souvient aussi des courses de vitesse que Loulou disputait avec Lambert au Salève, «lui, un gars solide et rustaud, gravissant l’arête jaune par la fissure, elle, toute menue, par l’extérieur».

Marcelle est gagnée par le virus lors des vacances familiales à Zermatt. En 1942, elle gravit le Cervin avec son père et sa sœur. Un jour, leur guide l’emmène faire la traversée du Weisshorn, sans l’avoir jamais expérimentée. «C’était en 47, sauf erreur. Il avait neigé pendant la nuit. Alors qu’il voulait continuer, je lui ai fait remarquer qu’on entrait dans une zone crevassée et qu’il valait mieux aller au Bishorn. Il n’a rien voulu entendre et a mis les pieds dans un trou. Il m’a donné raison, j’étais fière.» Mais Marcelle nous engage à respecter la hiérarchie qui sépare le talent pur des honnêtes compétences: «J’ai fait quelques courses avec Loulou, comme les Aiguilles dorées. Elle était gentille de nous accompagner, parce qu’elle était d’un autre calibre que nous!»

Marcelle faisait alors partie du Club suisse des femmes alpinistes (CSFA), qui devra attendre 1980 pour se voir reconnaître ses lettres de noblesse en fusionnant avec le CAS. Elle était aussi active dans l’organisation de la jeunesse du Club alpin suisse. «Même si je n’étais pas militante et ne souffrais pas des inégalités, tout comme Loulou je crois, j’estimais qu’elle avait sa place au CAS et je l’ai parrainée, via l’organisation où j’étais active.» Résultat: la section genevoise nomme l’alpiniste membre d’honneur, mais la faîtière s’y oppose. «Heureusement, les Genevois ont tenu bon», conclut Marcelle.

«J’allais à Chamonix sur ma moto rouge, flamboyante»

La liberté des sommets, la liberté tout court, elle va la prendre, comme son aînée Loulou. Marcelle se baladait à moto, «une Java 250 rouge, flamboyante même, après que j’ai refait la peinture qui s’écaillait». Quand la manufacture de vêtements de ses parents, à la rue de la Confédération, lui en laissait le temps, Marcelle roulait vers Chamonix sur son bolide rutilant: «Il y avait peu de motardes à cette époque. Si bien que malgré le rouge à lèvres, on me donnait du «bonjour monsieur»!»

Le silence succède à cette note espiègle, la vieille dame se plonge dans la contemplation d’une bibliothèque entière consacrée à la montagne. Y pense-t-elle souvent? La question éveille son étonnement: «Je ne pense qu’à la montagne. Je suis allée quatre fois au Mont-Blanc, j’ai fait toutes les aiguilles de Chamonix. Fut un temps…» A bientôt 100 ans, en plaine et à petits pas, ce sont toujours les hautes routes que Marcelle suit en mémoire, dans les traces de Loulou Boulaz.

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Profil

1908 Naissance à Avenches (VD).

1936 Membre de l’équipe nationale suisse de ski.

1933 Première ascension féminine de la façade sud-ouest de la dent du Géant.

1952 Eperon Walker de la face nord des Grandes Jorasses.

1991 Décès à Genève.

2018 Le Conseil d’Etat décide de lui consacrer une rue dans le nouveau quartier de la future gare des Eaux-Vives.

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