C’est donc presque devenu une coutume. Le Valais veut tuer le loup. Ainsi en a décidé le conseiller d’Etat Jacques Melly, qui a déclaré feu libre contre un individu maraudant sur les hauts de Crans-Montana et Varneralp. Les gardes-chasse auront soixante jours pour l’abattre.

La ou plutôt les bêtes en question – puisque l’on suspecte fortement la présence de deux loups – ont été particulièrement voraces ces dernières semaines. Elles s’en sont ­prises, de nuit, à trois génisses de 250 kilos sur l’alpage du Scex. Avant cela, début juillet, elles avaient fait leur festin de plusieurs moutons dans la même région.

Quinze ans de présence

Dans le long feuilleton qui oppose le loup au Valais depuis le retour observé du premier spécimen en 1995 dans le Val Ferret, c’est la première fois que le grand canidé s’en prend sauvagement à du si gros gibier d’élevage.

Plus que lors de toute autre saignée, les bergers, parmi lesquels Armin Andenmatten au Scex, touché ce coup-ci, crient au scandale alors que le Plan loup lui-même, instrument fédéral de gestion de l’espèce, apparaît dépassé par les événements (lire ci-dessous).

Sans attendre les résultats des tests ADN, parce que la nature des plaies suffisait apparemment à compromettre le prédateur, la commission intercantonale ad hoc a donné un préavis favorable au Conseil d’Etat, au motif qu’il est impossible de mettre en place des mesures de protection des troupeaux dans la région concernée.

C’est vrai dans l’immédiat. Ça ne l’est pas tout à fait à plus long terme, si l’on en croit le biologiste et éthologue (étude du comportement animal) Jean-Marc Landry, qui a mené un programme de protection de troupeaux aux Glières, en Haute-Savoie. «La protection des bovins par des chiens de type Patous a connu quelques échecs, dus à des problèmes de comportement des chiens, mais la technicité de la méthode est acquise, selon la topographie des lieux et la répartition des bêtes sur l’alpage.»

En Suisse, le WWF milite pour une protection des troupeaux plus généreusement subventionnée par la Confédération. Pour la porte-parole de l’organisation, Pierrette Rey, «tirer un loup ne résoudra rien. D’autant que, sans résultats ADN, on ne sait même pas si le loup qu’on va abattre est vraiment le responsable de ces dégâts.»

Entre les défenseurs de la nature et le Valais politique, qui fait feu de tout bois, les positions paraissent pour le moins inconciliables. Le conseiller aux Etats Jean-René Fournier, qui avait fait de la chasse au loup son affaire alors qu’il était encore ministre, veut attribuer la compétence de régulation des populations aux cantons. Il a récemment déposé une motion, adoptée par la Chambre haute, pour adapter la Convention de Berne, qui protège l’espèce, ou la dénoncer si l’amendement est irréalisable.

Quant à son successeur, Jacques Melly, qui dit ne bâtir aucune gloire politique sur le dos d’un loup mort, il n’en est pas moins catégorique sur le coefficient de sympathie du Canis lupus en Valais. «Le loup n’est pas compatible avec les alpages valaisans. Il a suffisamment de place ailleurs dans l’Arc alpin.»

Un nouveau loup sous les balles donc – le huitième en Valais – et pas l’ombre d’une solution pour une cohabitation durable: il n’y a guère que sur ce constat que les fronts s’accordent. Pour Jean-Marc Landry, fin connaisseur et ami des loups mais pas intégriste pour autant, la clé de l’énigme réside dans un changement des mentalités.

L’exemple espagnol

«L’Espagne, qui a dix ans d’avance sur cette problématique, renonce progressivement à la protection des bovins parce qu’elle implique un coût démesuré par rapport à la probabilité d’une attaque. Les bergers acceptent simplement de perdre une bête de temps en temps.» Par ailleurs, «vouloir exclure le loup du Valais, un territoire de 5000 kilomètres carrés au milieu de la chaîne alpine, impliquerait d’investir beaucoup d’argent pour le tirer dès qu’il passe la frontière, sans garantie de succès et sous la pression des populations qui se reproduisent dans les pays voisins.»

Des tirs d’effarouchement, comme on y songe au Canada pour le coyote, seraient, pour Jean-Marc Landry, une manière d’éduquer le loup et de vivre en harmonie avec lui.