Il faut être Bernois pour être fier d’être assimilé à un ours! Une fierté sans modération. Les Bernois ont dépensé 24 millions pour offrir un parc à deux ours. Un coteau escarpé de 6000 m2, au bord du coude de l’Aar, sous le pont Nydegg. Dimanche, jour de l’ouverture, les Bernois de la ville feront une fête magistrale en l’honneur de leur parc à ours tout neuf, persuadés qu’on le leur envie partout dans le monde. «Zurich n’a pas de parc à lions au bord de la Limmat», ironise le maire, Alexander Tschäppät. Berne et ses ours, une affirmation identitaire parfaitement assumée, doublée d’une opération de communication.

De la fosse au jardin

C’est d’abord un retour aux sources de la ville. 1191, le duc Berthold V von Zähringen décrète, selon la légende, qu’il appellera la ville qu’il entend implanter dans le coude de l’Aar du nom de l’animal qu’il tirera. «Imaginez que ce fût un sanglier, ou un oiseau, s’amuse Alexander Tschäppät. Avec un oiseau, on inaugurerait une volière, bien moins spectaculaire qu’un parc à ours, mais peut-être moins onéreuse!» Or donc, pour le plus grand bonheur du maire socialiste, ce fut un «véritable Mutzen» que chassa le duc.

Et ce fut l’idylle entre Berne et les ours. L’animal est l’emblème de la ville depuis 1224; en 1513, les soldats bernois, rentrant triomphants d’une bataille dans le Piémont, ramènent un ours vivant et lui érige une maisonnette sur la Bärenplatz, au centre-ville. La première fosse remonte à 1764, elle accueille des ours provenant du pays de Vaud. Puis les Français qui occupent Berne entre 1798 et 1810 emmènent les ours à Paris. Mais les Bernois créent une autre fosse en 1825, puis une autre à Muristalden, en 1856. La vénérable fosse, attraction touristique jusqu’à il y a peu. Circulaire, en béton, humide et inhospitalière. Elle a contenu jusqu’à 28 ours, dont 9 oursons, entassés les uns sur les autres, en avril 1985. Tous morts, souffrant d’arthrose provoquée par un cadre inadapté. Le dernier fut Pedro, euthanasié en avril à l’âge de 28 ans. Avant lui, Tana et Urs.

La vieille fosse, contiguë au parc tout neuf, n’était décemment plus un lieu pour héberger des ours, transférés ces dernières années au parc animalier Dählhölzli voisin.

Officiels snobés

Les Bernois ont donc aménagé un jardin vert et arborisé, clôturé et sécurisé, avec une piscine tout exprès pour les ours. Le public peut en faire le tour et voir les animaux de tout près.

Encore que… les deux résidants du parc depuis une semaine, Björk et Finn, une femelle de 8 ans originaire du Danemark et un mâle finnois de 4 ans, préfèrent se terrer dans les cavernes aménagées dans les murs en béton. Finn n’est toujours pas sorti. Il fallait être là aux aurores, jeudi, dans les brumes bernoises, pourvoir Björk faire sa toilette. Elle a ensuite snobé l’officialité lors de l’inauguration. Alexander Tschäppät­ et les autres se sont exprimés devant un jardin vide.

Leur enthousiasme pour leurs frères les ours bruns n’en a pas été altéré. Des ours, «pleins de sollicitude, opportunistes, intelligents, faciles à vivre, intuitifs», prêche Alexander Tschäppät dans un dithyrambe enflammé. A l’égard de Björk et Finn, et des oursons Micha et Macha, offerts par le président russe, mais qui séjournent encore au parc du Dählhölzli. Pour éviter les bagarres. Mais le portrait brossé par le maire est, indirectement, aussi celui de ses administrés.

L’aménagement du parc à ours met la ville de Berne dans l’air du temps. Elle s’emploie à bien traiter les animaux, reconnaissant qu’elle avait été plutôt cruelle auparavant. Elle rapproche les mondes urbain et sauvage, flatte cette drôle de fibre, urbaine, favorable au retour des grands prédateurs. Elle s’identifie pleinement à celui qui fut le roi des animaux européens. Et la Ville profite d’un événement somme toute mineur, l’ouverture d’un enclos animalier sans charme particulier sinon qu’il a coûté une fortune, pour en faire un événement populaire et touristique. Berne et ses ours font plus que jamais la paire.