A la boucherie de Rico et Marianne Saxer, à Santa-Maria, les «pattes d'ours» vantées sur un panneau devant la porte sont déjà toutes vendues ce mercredi à midi. Des pattes d'ours? De l'émincé de porc mélangé avec de la chair à saucisse de veau et travaillé en forme de la patte du plantigrade. Le boucher est désolé. A 14 heures, les réserves seront refaites. Comme dans les villages voisins, il est ravi de l'intérêt que les médias portent à sa vallée, dans toutes les bouches depuis que l'ours y a mis le pied. Il se penche par-dessus le comptoir et sa voix vibre de fierté: «Si je peux placer un message, dites que nous sommes dans le val Müstair, pas en Engadine, comme s'entête chaque jour à l'écrire le Blick!»

Le «Menu de l'ours»

Car l'ours, observé pour la première fois sur sol suisse il y a exactement une semaine, a choisi de poser la patte dans la région qui s'étend du col de l'Ofen à la frontière italienne. Dans le val Müstair donc.

Et pour la plus grande joie d'une large majorité de la population. «Je n'ai presque plus une chambre de libre depuis une semaine, du jamais vu, même si c'est la haute saison», confie Andreas Stahel, le patron de l'hôtel Staila, à Tschierv. Comme sa concurrence au village, le plus proche de l'endroit où a été régulièrement observé le plantigrade ces derniers jours, il a adapté sa carte et offre un «Menu de l'ours» (une côtelette de porc, que l'on se rassure).

«Tout le monde se réjouit de la venue de l'ours, c'est un merveilleux hasard, s'écrie Annelise Albertin, de l'Association touristique du val Müstair. Pour notre vallée, en sandwich entre l'Engadine et le Tyrol italien, l'attention que nous portent les médias est la bienvenue.» La vallée voit défiler un tourisme de passage, notamment des motards avides de cols, qui ne laissent souvent que le bruit aux indigènes.

Mais surtout, alors que les six communes du val Müstair se sont entendues au printemps pour demander la reconnaissance de l'Unesco comme biosphère, le retour de l'ours ne pourrait pas mieux tomber. «Nous ne savons pas s'il va rester, mais c'est en tous les cas le signe que nous avons une nature intacte», déclare Annelise Albertin.

La vallée, qui peut déjà s'enorgueillir du couvent bénédictin de Müstair inscrit au patrimoine culturel de l'Unesco, veut mettre toutes les chances de son côté. Mario Gross-Bass, président de la commune de Tschierv et président du projet Biosphère pour le val Müstair, renchérit. «L'ours serait un atout précieux pour notre candidature.» Il ne songe pas encore à modifier le logo de l'association en l'ornant de l'ours brun, mais il a déjà orné la salle communale d'une peau d'ours dénichée chez un particulier. Plus sérieusement, Mario Gross-Bass espère du statut de biosphère une nouvelle impulsion pour la vallée, qui doit tout faire pour garder ses 1600 habitants, tendance à la baisse. «L'essor économique ne viendra pas tout seul, mais le titre de biosphère redonnerait confiance et élan à tous ceux qui ne veulent pas se contenter de gérer ce qui existe», résume-t-il.

Un lien à trouver

La candidature donne aussi un coup d'accélérateur à une dynamique de rapprochement et de collaboration entre les communes. Qui ne va pas toujours sans grincement de dents dans ce bout de vallée traversée en plus par une frontière confessionnelle. Müstair, la commune la plus puissante, est résolument catholique autour de son couvent et vote PDC, alors que les autres sont réformées et UDC. Depuis deux ans, il n'y a plus qu'un seul cercle scolaire. Tschierv va perdre son jardin d'enfants à la rentrée et il n'y aura plus d'élèves au village. L'école désormais vide se prêterait particulièrement à abriter le centre d'information de la biosphère. A la boucherie de Santa-Maria, les enfants des Saxer ont joliment dessiné sur une large ardoise «l'ours du val Müstair». Tout un message d'espoir pour la vallée.