La grande peur de l’invasion du lait polonais sur le marché suisse

Scénarios Le Conseil fédéral va bientôt adopter le rapport sur les effets d’une libéralisation du marché laitier. Les producteurs sont inquiets

Le lait suisse n’a pas encore tourné, mais il va être secoué. Enjeu: l’ouverture du marché laitier avec l’Union européenne. C’est probablement mercredi que le Conseil fédéral adoptera un rapport sur les avantages, inconvénients et conséquences d’une éventuelle libéralisation. Rapport que le parlement lui a demandé.

Dans les milieux agricoles, on s’y prépare depuis longtemps. Car une telle ouverture pourrait entraîner une baisse du prix du lait de 25 à 17%. Insupportable pour les producteurs sans mesures compensatoires. «Mais les mesures d’accompagnement proposées sont inacceptables», lance déjà Walter Willener, président de l’Association suisse pour un secteur agroalimentaire fort (ASSAF).

Parmi les scénarios, il est effectivement question de supprimer le supplément pour le lait transformé en fromage pour l’attribuer à tous les producteurs laitiers, sans distinction. 310 millions seraient ainsi à disposition, répartis soit en fonction des kilos de lait livrés, soit en fonction de la surface herbagère. La Confédération y ajouterait entre 100 et 150 millions pour assurer un revenu stable aux agriculteurs. «Les producteurs de fromage ont besoin de cette manne. C’est parce qu’ils reçoivent de la Confédération 18 cts par kilo de lait transformé en fromage qu’ils parviennent à tenir le coup sur ce marché déjà libéralisé. Si on maintient le montant global mais qu’on le distribue à tous les producteurs, il ne reste que 9 cts par kilo au lieu des 18 cts actuels.»

Calculette mise de côté, les milieux agricoles sont surtout inquiets de la perspective même d’une libéralisation. «L’Union européenne prévoit la fin des quotas laitiers en 2015. La production va augmenter, ce qui va entraîner une chute des prix. Ce qui signifie que la pression sera encore plus forte sur nous», poursuit Walter Willener.

Assis dans l’herbe

L’Union suisse des paysans n’entrera probablement pas en matière. Même position pour le syndicat agricole Uniterre. «Nous plaidons pour un prix du lait qui couvre les coûts de production. L’ouverture du marché avec l’Union européenne n’en prend pas le chemin», réagit Nicolas Bezençon, secrétaire syndical, qui dit avoir reçu des réactions fatalistes des agriculteurs. «Ils me disent que si ça continue, ils vont bientôt s’asseoir dans l’herbe à la place des vaches.»

L’industrie agroalimentaire helvétique et les transformateurs seront probablement plus réceptifs à ce rapport. Conseillère nationale et membre du conseil d’administration de Cremo, Isabelle Chevalley (VD/vert’libéral) estime «qu’il ne faut pas avoir peur». Elle prend l’exemple du fromage, libéralisé depuis 2007. «Et que constate-t-on? Les importations européennes ont certes augmenté, plus ­spécialement de fromages industriels, mais la Suisse a parallèlement augmenté ses exportations de spécialités.» La conseillère nationale estime également que le Swissness, soit la garantie qu’un produit est composé à hauteur de 80% de matière première suisse, sera une protection efficace.

Le soutien de l’industrie à une ouverture du marché laitier s’explique également par la perspective d’un accord de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis, qui mettrait l’agriculture mondiale sous pression. «Tôt ou tard, les marchés vont s’ouvrir. Alors autant s’y faire progressivement, avec des mesures d’accompagnement pour les producteurs», poursuit Isabelle Chevalley.