Alors que des pans du Cervin s'écroulent, peut-être en raison d'une isotherme du zéro degré inhabituellement élevée ces derniers jours (lire p. 25), en plaine, c'est plutôt l'ozone qui inquiète. Un peu partout en Suisse, la valeur limite de 120 microgrammes par mètre cube, fixée dans l'ordonnance sur la protection de l'air, a été très fréquemment dépassée. Raison principale: le pays connaît depuis la fin mai une vague de chaleur qui a surtout surpris par sa durée. Au point que dans plusieurs cantons, les autorités ont interdit tout feu. Elles ont même prohibé l'arrosage des jardins pour éviter d'accentuer une rampante sécheresse.

La stagnation actuelle de l'ozone au sol s'explique par une période anticyclonique peu venteuse qui a empêché une dispersion des polluants. Comparées aux chiffres des autres pays européens (le seuil de 180 µg/m3 a été dépassé dans 11 des 15 Etats de l'Union européenne l'an dernier), les statistiques suisses restent encore dans des normes raisonnables. Et pourtant, entre janvier et juillet 2003, même les endroits d'altitude n'ont pas été épargnés par le phénomène. Ainsi, la valeur limite a été dépassée 9 fois au Jungfraujoch, 800 fois au Rigi. Le Tessin est pour sa part particulièrement affecté par la trop forte concentration d'ozone dans l'air, enregistrant des pics jusqu'à 250-300 µg/m3. En Suisse romande, la situation incite également les autorités à émettre des recommandations à l'intention des populations à risques: les enfants en bas âge, les personnes âgées et les asthmatiques.

Face à ce phénomène, l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) tire la sonnette d'alarme. Il estime que les émissions de polluants «précurseurs» de l'ozone tels que les oxydes d'azote et les composés organiques volatils (hydrocarbures) «doivent encore être réduits de moitié». Responsable au sein de l'OFEFP de la campagne de sensibilisation Ozone O.K.? *, lancée par les cantons le 4 juin dernier, Richard Ballaman estime pourtant qu'en une décennie, des progrès ont certes été réalisés pour améliorer la qualité de l'air. Les émissions d'oxyde d'azote ont diminué de 40% durant cette période. Quant aux émissions issues des hydrocarbures, elles ont baissé de quelque 50% depuis 1985. Les valeurs d'ozone en revanche n'ont parallèlement diminué que d'un peu plus de 10%.

Faut-il dès lors fuir les villes pour échapper au smog estival? Le paradoxe ne manque jamais d'étonner, mais la réponse est non. En milieu urbain en effet, le trafic automobile génère du monoxyde d'azote qui détruit précisément l'ozone au sol. C'est donc en campagne qu'il faut le plus craindre les désagréments provoqués par des valeurs trop élevées. Inutile donc d'enfourcher sa bicyclette peu après la retransmission du Tour de France. D'autant que, selon l'Office fédéral des forêts, une teneur de 240 µg/m3 d'air réduit de 15% les fonctions pulmonaires. Dans ces circonstances, l'effort physique intense est déconseillé, surtout entre 11 heures et 20 heures.

Responsable des maladies respiratoires au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Philippe Leuenberger reconnaît que les symptômes respiratoires ont tendance à augmenter. Les pics d'ozone dans l'air font davantage office de «révélateurs d'une maladie sous-jacente» qu'ils ne sont véritablement dangereux pour une personne saine, ajoute le professeur. Il n'en demeure pas moins que les multiples dépassements de la valeur limite d'ozone accroissent sensiblement les risques d'exposition. Philippe Leuenberger avoue que cela peut avoir un «effet cumulatif. A Mexico-City, par exemple, qui connaît des pics très élevés, les résidents plus anciens souffrent bien davantage que des résidents plus récents d'inflammation des muqueuses respiratoires et nasales.»

Pour réagir, les autorités politiques n'ont pourtant que peu de moyens. L'OFEFP juge d'ailleurs inutile de se concentrer sur le court terme. Seules des mesures à long terme produiront un effet salutaire. Sur son site Internet d'ailleurs, la présidente de la Commission fédérale de l'hygiène de l'air, Ursula Ackermann-Liebrich, relève cet autre paradoxe: «Si on interdit la circulation en période de forte concentration d'ozone, les valeurs grimpent de plus belle.» L'Office fédéral recommande néanmoins de préférer les transports publics à son véhicule privé. Mais aussi d'utiliser des produits exempts de solvants. De son côté, le Tessin, qui recense les valeurs d'ozone les plus élevés du pays en raison du trafic de transit, mais aussi de la pollution importée de Lombardie, a pris une mesure incitative. Il offre ses abonnements de transport public à moitié prix. Certaines communes ajoutant 25% du prix, l'usager ne paie plus que 25% du tarif. Selon Luca Colombo, chef de l'Office de protection de l'air tessinois, cette offre avait causé une augmentation des ventes d'abonnements de 57% l'an dernier. L'ozone, un catalyseur pour le développement des transports publics?

* http://www.ozonok.ch