Genève

Luc Barthassat et les paysans: après le désamour, le rachat

Les milieux agricoles ont sanctionné le ministre PDC issu de leurs rangs. Leur lobby se mobilise désormais pour renverser la vapeur. Les gens de la terre pourraient oublier leurs griefs au second tour afin de sauver l’Entente

L’opération sauvetage du ministre paysan en détresse, Luc Barthassat, est lancée. Lundi dernier, l’association faîtière AgriGenève sonnait le rappel des troupes, rive droite. Jeudi, c’était rive gauche. Depuis le premier tour de l’élection au Conseil d’Etat, le lobby agricole bat la campagne avec un objectif: restituer les voix paysannes au candidat sortant, dont il a été privé au premier tour. Les six nouveaux élus au Grand Conseil issus des milieux paysans (trois PDC, deux PLR, un UDC) mouillent aussi leur chemise en allant rencontrer les agriculteurs.

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Sera-ce suffisant pour infléchir une corporation qui passe pour entêtée? François Erard, président d’AgriGenève, veut y croire. Au point de mettre en doute la bouderie de ses troupes dans les urnes, pourtant confirmée par le PDC lui-même: «Que les agriculteurs aient biffé en masse Luc Barthassat est une légende urbaine. Ça arrange peut-être le PDC d’affirmer cela. Qu’on arrête de dire que les paysans genevois ont empêché son élection.» Sur ce dernier point, il a mathématiquement raison. Les 300 familles paysannes de Genève totalisent peut-être 1500 voix. Pas suffisant pour combler le fossé qui le sépare d’un siège. Mais elles comptent tout de même pour remonter la pente.

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Signal pas pris au sérieux

Si ces soutiens veulent sauver Luc Barthassat du naufrage, mettant en avant ses qualités d’écoute et de bon sens, c’est avant tout pour arracher la majorité de droite au Conseil d’Etat. Possible? «En général, les milieux agricoles suivent les mots d’ordre des organisations faîtières», répond le viticulteur Willy Cretegny, candidat lui aussi au Conseil d’Etat sur la liste Prospérité maîtrisée et soutenu dans un même mouvement par AgriGenève. «Si même l’agriculture ne soutient pas son ministre, alors…» commence le député PDC fraîchement élu au Grand Conseil et ancien directeur de l’Union maraîchère de Genève, Jacques Blondin.

Alors… ce serait le monde à l’envers, est-on tenté de compléter. Pourtant, la grogne à l’endroit d’un homme qui revendique ses origines terriennes est bel et bien là. Comment l’expliquer? D’abord, les dossiers qui fâchent. La décharge bio-active pour les mâchefers a suscité une levée de boucliers dans les sept communes concernées. Désignées pour l’enfouissement de ces déchets, elles ont très fortement mobilisé la population contre le ministre, avec une pétition de 12 000 signatures. Un signal qu’il n’a pas pris au sérieux jusqu’à mercredi dernier, jour où il effectue un opportun rétropédalage: il décide, seul, de stopper net le processus de sélection de site et d’explorer des solutions alternatives. Une volte-face qu’il aurait dû faire avant que les choses ne se gâtent, de l’avis de plusieurs députés. Pas sûr en effet que ce tardif mea culpa endorme ses détracteurs, comme Bernard Baumgartner, propriétaire d’une écurie à Collex-Bossy: «Il abandonne car il est en mauvaise posture électorale, c’est lamentable. Je n’ai aucune raison de croire que s’il est élu, il ne reviendra pas avec ce projet.» Dégoûté de la politique, de son propre aveu, l’homme n’a cependant aucune prétention à représenter l’avis de la profession. D’ailleurs, il ne vote plus.

Manque de force et de vision

Autre pomme de discorde avec les communes et agriculteurs concernés: la traversée du lac, pourtant encore dans les limbes. «Un autre politicien aurait différé la discussion, puisqu’il sera toujours temps d’en parler dans vingt-cinq ans. Luc Barthassat, lui, a courageusement assumé un choix stratégique maintenant», estime Jacques Blondin. Ce qu’il a payé cash.

Voilà pour les grognes identifiables. Mais il y a celles qui trouvent leur origine dans le territoire plus abstrait de la représentation de l’autorité. Celui qu’un Luc Barthassat n’investit pas beaucoup, focalisé sur le concret. Beaucoup attendent de lui davantage de détermination politique, face à Berne notamment, face aux dossiers qu’il faut connaître sur le bout des doigts, «ce qui n’est pas souvent le cas», «face aussi aux attaques dogmatiques des milieux militants sur les producteurs, cette lame de fond dont Luc Barthassat ne prend pas la mesure», disent des députés. A cela, il faut opposer une force et une vision. Ce qui lui ferait défaut.

«Davantage tourné vers l’environnement»

Pour son malheur, son département mêle nature et agriculture. Et la première a pris le pas, dans l’opinion publique, sur la seconde, faisant d’elles des rivales. «Il a été davantage tourné vers l’environnement, estime Patricia Bidaux, élue PDC au Grand Conseil et présidente de l’Union des paysannes et femmes rurales genevoises. Or le paysan est susceptible. Il travaille des heures sans compter, sur sa propre terre. Quand il se sent menacé, il devient défiant envers toute autorité. Comme il ne peut pas se battre contre Johann Schneider-Ammann, il se bat contre Luc Barthassat.» En substance, la paysannerie genevoise attend d’être considérée comme un véritable acteur économique, porté par une personnalité forte qui fasse rempart. «Les agriculteurs veulent un ministre qui se batte pour eux, résume Jacques Blondin. L’agriculture doit être rémunératrice, elle n’est pas là seulement pour faire joli.»

A la décharge du ministre, beaucoup d’enjeux qui la touchent débordent de son dicastère. Genève perd chaque année 30 hectares de terres agricoles, rappelle François Erard. C’est aussi du ressort d’Antonio Hodgers. Genève rétribue sa main-d’œuvre 25% de plus que Zurich. C’est aussi du ressort de Pierre Maudet. Sans compter les enjeux fiscaux, du ressort de Serge Dal Busco. «Aujourd’hui, les départements travaillent en silos, il faut décloisonner», clame le président d’AgriGenève.

Souvent raillé par ses pairs, Luc Barthassat cherchait l’absolution du peuple. Occupé prioritairement par la mobilité, dossier maudit de la politique genevoise, il n’a sans doute pas vu venir le doute dans sa propre maison.

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