élections

Luc Barthassat, les tribulations d’un ministre en décalage

Le conseiller d’Etat PDC s’est démené pour faire bouger les lignes dans le dossier miné de la mobilité. Ses choix manquent de tranchant pour résoudre les bouchons, disent ses adversaires. Il promet des actions en faveur des transports publics s’il est réélu

«Je parle sans filtre. Vous enlèverez les gros mots, n’est-ce pas?» La demande, lancée par Luc Barthassat à la sortie de l’entretien en vue de cet article, est intenable. Un Barthassat light? Comment séparer le biker de celui qui réalise, enfin, une traversée sécurisée pour cyclistes sur le pont du Mont-Blanc? Le malotru, qui invective en direct à la radio une élue nationale genevoise, du rassembleur qui a su pacifier le domaine des transports, après des années de blocage? Les pieds dans la terre, les mains sur l’écran de son smartphone, Luc Barthassat, conseiller d’Etat PDC chargé de l’Environnement, des transports et de l’agriculture, est un paradoxe, à prendre d’un seul bloc.

Pas de budget, pas de rails

Ses adversaires politiques lui reprochent de n’avoir posé aucun rail de tram durant sa législature. Il y a une certaine injustice à comparer le magistrat PDC dans cet exercice à ses deux prédécesseurs verts, Michèle Künzler et Robert Cramer. Ce dernier avait ouvert une décennie historique pour le tramway à Genève, avec des investissements massifs, du canton et de la Confédération.

Après cette ère de cocagne, la sécheresse actuelle était programmée, rappelle Michel Ducret, député PLR et président de la Communauté d’intérêts pour les transports publics. «Une large majorité du Grand Conseil avait par exemple décidé de ne pas prolonger le tram jusqu’au Grand-Saconnex, rappelle-t-il. Sans route de délestage pour le trafic routier, ces travaux ne sont pas réalisables. Pour poser des rails, encore faut-il avoir des budgets.»

Sur la planification des années à venir, par contre, les critiques sont féroces. Berne n’accorde que des miettes à Genève dans le cadre du financement des projets d’agglomération, troisième génération. «C’est un échec patent, lance Yvan Rochat, maire de Vernier et candidat vert au Conseil d’Etat. Alors que Berne est devenu un partenaire important dans les projets de mobilité, il n’a rien obtenu. Et que l’on ne dise pas que c’est un échec du Conseil d’Etat. Comme ministre des Transports, c’est lui qui doit incarner cette politique.»

«Piétiné» par l’administration fédérale

Pour l’élu écologiste, l’impuissance bernoise du magistrat s’est aussi illustrée dans les négociations avec l’Office fédéral de l’aviation civile sur l’avenir de l’aéroport de Genève. Les ministres Pierre Maudet et Antonio Hodgers auraient chacun obtenu des concessions de l’administration fédérale. Pas Luc Barthassat, qui se serait fait «piétiner», n’ayant rien décroché dans la lutte contre la pollution atmosphérique.

«C’est bien un échec du Conseil d’Etat, par des décisions prises lors de précédentes législatures, répond l’intéressé à propos du projet d’agglomération. Zurich exerce une grosse pression suite à la montée en puissance de Bâle et de Genève. J’avais averti qu’un retour de manivelle était possible, à force de faire des recours pour tout et n’importe quoi.» Genève a tout de même obtenu l’aide confédérale en vue de l’extension de la gare de Cornavin.

Un autre élément expliquerait les revers genevois à Berne: «J’ai été actif dans plusieurs dossiers routiers, comme vice-président d’Auto-Suisse et porteur de l’initiative «Vache à lait». Doris Leuthard m’en veut.» Quoi? On croyait Luc et Doris copains de parti! «Je n’ai jamais dit cela, assure-t-il. Je ne suis pas toujours copain avec elle. Nous avons une autre façon de résoudre les problèmes. Je suis un atypique. Je dérange, je déstabilise pour faire bouger les choses.»

Un fonceur

Son image décalée, il la cultive, notamment sur les réseaux sociaux, où il poste massivement des images de lui, en fonction comme en famille. La retenue d’un François Longchamp, très peu pour lui. «Pour faire avancer les choses, il ne faut pas uniquement des bureaucrates et des juristes, dit le député PDC François Lance. Luc est un fonceur, un homme de contact, qui aime prendre des avis sur le terrain.» Quitte à donner l’impression, fausse se défend-il, d’user de sa position pour intervenir intempestivement dans des dossiers.

«Sous couvert de pragmatisme, il a souvent fait preuve d’amateurisme», rétorque Thomas Wenger, député PS et ancien président de l’Association transports et environnement Genève. La brochure qui invitait les deux-roues à stationner sur les trottoirs? Retoquée par le procureur général. Le socialiste regrette également l’attitude du PDC après ses deux défaites dans les urnes portant sur le tarif des transports publics. Une situation qui a amené le Grand Conseil à voter des crédits supplémentaires afin de maintenir l’offre au lieu de la couper.

Lire aussi: Le problème Barthassat

«Le péché originel de Luc Barthassat est de vouloir fluidifier la circulation pour faire plaisir à tout le monde, dit Yvan Rochat. Il agit par petites touches car il n’a pas de grand projet, ni de vision de son domaine. Aujourd’hui, il faut miser sur le transfert modal pour rendre attractif le fait de prendre les transports publics. Si on ne retire pas des voitures de la circulation, on n’y arrivera pas.»

L’attaque touche au cœur de l’action du ministre PDC, moins clivant que l’image qu’on a bien voulu lui forger. Durant son mandat, il s’est concentré sur des mesures de fluidification du trafic: onde verte (qui a permis d’économiser 1800 heures de bouchons, a calculé le magistrat), feux clignotant à l’orange, ouverture d’une centrale de contrôle du trafic. Les 50 millions qu’il a obtenus du Grand Conseil serviront à rénover les feux et à mettre en œuvre, via notamment les nouvelles technologies, une redirection du trafic sur la moyenne couronne genevoise pour désengorger le centre-ville. Bref, une débauche d’énergie pour améliorer l’existant.

«Pas le plus intello de la bande»

«Le transfert modal, je n’y suis pas opposé, insiste le magistrat. Je me suis retrouvé entre les Verts et certains socialistes, jaloux, qui faisaient de l’opposition systématique, et un PLR qui ne voulait d’abord pas en entendre parler. Le changement de mentalité est en train de se faire. Je m’y suis beaucoup employé. Ce type de grand chambardement prend du temps. Mais je promets de jolies surprises en la matière si je suis réélu.»

Comme pour la télécabine urbaine, pour laquelle Luc Barthassat vient d’obtenir un crédit d’étude de 3 millions de francs, le magistrat promet de s’impliquer «avec beaucoup d’enthousiasme et de dynamisme». «C’est ma façon de faire, dit-il. Je tranche dans le lard. Je ne suis pas le plus intello de la bande. Avec moi, il y a un côté humain qui prend le dessus, comme chez mon modèle politique, Jean-Philippe Maitre. Cette législature m’a beaucoup appris. Je venais de ma campagne et j’ai découvert une autre réalité en ville. La priorité à la mobilité douce et aux transports publics, au centre-ville, on va y arriver. Il faut continuer le boulot. Ce qui agace les Verts, c’est que je suis en train de faire leur travail. La majorité silencieuse m’a élu pour ça.» Une caresse et un coup de griffe. Un bloc, on vous disait.

Lire aussi: La non-affaire Barthassat

Publicité