Le nouveau conseiller aux Etats vaudois n'a rien perdu de son idéalisme, mais il sait également raisonner avec cynisme, en tout cas à propos de la situation des démocrates-chrétiens.

Le Temps: Ce n'est apparemment pas facile pour un petit parti d'opposition de se trouver d'un coup appelé à jouer dans la cour des grands.

Luc Recordon: C'est vrai que de passer de la culture d'un parti d'opposition à celle d'un parti appelé à prendre des responsabilités est une mutation difficile. Il ne faut pas perdre son âme, en gardant une certaine fraîcheur et une certaine indépendance, tout en étant amené à faire davantage de compromis et à les faire en amont, si l'on prétend à des fonctions exécutives. Tant qu'on ne les a pas vraiment, ça ne change pas grand-chose. Les Verts ont déjà vécu cette mutation au niveau cantonal dans les années 90. Cela s'est toujours assez bien passé. Dans l'ensemble, nous avons réussi à trouver un équilibre, malgré quelques couacs, parce que nous avons su garder une distance critique avec nos représentants à l'exécutif. Par exemple, quand Philippe Biéler, au plus fort de la crise vaudoise, en 96, a changé de département, il a demandé l'avis du groupe parlementaire qui, à une abstention près, lui a dit unanimement non. Il l'a fait quand même, cela n'a pas péjoré, pour l'essentiel, la qualité de nos rapports. Cette culture qui admet les opinions différentes, comme aujourd'hui à propos de la candidature au Conseil fédéral, rend plus facile l'entrée dans un exécutif.

- Vous allez aussi devoir apprendre à faire de la politique plus politicienne, si l'on se réfère à la maladresse avec laquelle vous avez revendiqué la deuxième vice-présidence du Conseil national.

- Il est évident qu'il y a chez nous des positions assez peu calculatrices et que l'affirmation d'un principe se fait encore et toujours de manière assez fraîche, pour ne pas dire naïve. Cette relative naïveté nous attire aussi en permanence une certaine estime, non seulement dans l'électorat mais aussi dans les assemblées. L'effet de la candidature de Maya Graf est plutôt de l'ordre de la susceptibilité et de l'égratignage d'amour-propre chez les socialistes, qui n'avaient pas vraiment peur pour leur propre candidate.

- Comment pourriez-vous qualifier la position respective des deux camps qui s'opposent chez les Verts sur la participation au Conseil fédéral?

- Il y en a en fait trois. Le 70% des membres du groupe, comme de l'assemblée des délégués, étaient d'avis qu'il fallait se concentrer sur la contestation de la politique blochérienne, sans faire une fixation sur le personnage. La principale opposition venait d'une majorité des Verts zurichois, qui voudraient entrer au Conseil fédéral quelles que soient les conditions, en essayant d'attraper ce qui tombe sous la main, en l'occurrence un siège radical, selon la loi de la jungle. Ce n'est pas pour cela que nous voulons aller au gouvernement. Nous voulons y aller pour obtenir un changement de paradigme. Si un Vert et un blochérien se retrouvaient ensemble au Conseil fédéral, le gouvernement, pour le coup, se bloquerait vraiment. J'ai de la peine à imaginer que l'on puisse bâtir des compromis intelligents dans ces circonstances. Au contraire, la position que je défends est d'aller au gouvernement avec une ligne très claire, pour travailler avec des personnalités qui n'ont pas d'hésitations sur les valeurs fondamentales qu'ils défendent. Il y a encore chez les Verts une troisième position, très «fundi», qui est contre la participation au Conseil fédéral par principe et qui privilégie l'opposition.

- Se focaliser sur Blocher, n'est-ce pas lui faire encore plus de publicité?

- On pouvait comprendre cette objection avant les élections. Maintenant, un peu plus ou un peu moins...

- Vos partenaires socialistes sont déjà à la recherche d'une candidature alternative. On parle de celle de Verena Diener.

- C'est extrêmement intéressant. Il faudrait qu'elle arrive à convaincre le groupe PDC, auquel elle est rattachée avec les Verts libéraux. Mais le PDC pourrait aussi proposer un candidat issu de ses rangs. Les démocrates-chrétiens ont une carte intéressante à jouer. S'ils ne la jouent pas maintenant, s'ils sont trop frileux pour présenter un candidat, cela veut dire qu'ils devront se fâcher plus tard avec les radicaux à propos du siège de Couchepin, au risque de faire éclater le centre, qui a déjà bien de la peine à exister. Si j'étais cynique, je dirais que, ou bien le PDC y va maintenant parce qu'il a le courage d'affronter la ligne blochérienne, ou bien il choisit immanquablement d'affronter un jour ou l'autre les radicaux, ce qui est tout aussi intéressant pour nous, puisque cela les rapprocherait sans doute des Verts et du PS. Le PDC a le choix entre se fâcher avec l'UDC aujourd'hui ou avec les radicaux demain. Dans un cas comme dans l'autre nous avons à y gagner.

- A contrario, si le PDC décidait de tenter sa chance et récupérait son deuxième siège, cela vous éloignerait durablement du Conseil fédéral.

- Sans doute, mais l'objectif premier n'est pas d'être au Conseil fédéral. Surtout pas à titre personnel et même pas pour les Verts. Nous avons fait un choix stratégique consistant d'abord à essayer d'empêcher la ligne blochérienne de continuer à exercer sa capacité de nuisance importante au sein du Conseil fédéral. Si cela passe par l'élection d'un Vert, tant mieux, on fait d'une pierre deux coups, mais si ça passe par l'élection du candidat d'un autre parti, la volonté de faire élire un Vert doit céder le pas. C'est une question de priorisation des objectifs.

- Est-ce qu'on peut imaginer que la concordance fonctionne avec cinq partis au Conseil fédéral?

- Avec des gens qui partagent les mêmes valeurs sans aucun doute. Si les 5 ou 10% de chances que j'ai d'être élu se réalisaient la semaine prochaine, cela marcherait sûrement fort bien entre les représentants des cinq partis ainsi représentés au gouvernement.