Le Temps: Pouvez-vous donner une estimation du nombre de personnes qui ont trouvé refuge en Suisse? Luc Van Dongen:De mon côté, j'ai reconstitué les trajectoires de 400 à 500 personnes au moyen du Fonds du Ministère public de la Confédération et de mes recherches dans les archives à l'étranger. L'éventail de compromission de ces personnes est large et leur présence sur sol helvétique diffère selon les cas. Certains ont simplement transité pour rejoindre l'Espagne, d'autres ne sont restés que quelques années avant de rejoindre leur pays; dans cette optique, il ne fallait pas fuir trop loin. J'ai également retrouvé des personnes qui se sont installées et qui sont enterrées en Suisse.

- Pourquoi la Suisse?- Le facteur géographique de la Suisse au centre de l'Europe en a fait une destination privilégiée. L'aspect d'un pays matériellement et économiquement préservé a beaucoup importé, mais la tradition humanitaire a aussi prévalu. - Pourquoi les alliés et les pays voisins n'ont-ils pas réclamé l'extradition de ces personnes? - Dans certains cas, les gouvernements français et italien avaient connaissance du phénomène mais ont préféré ne pas ouvrir la boîte de Pandore, en n'enclenchant pas la machine judiciaire. Il y a une certaine ambiguïté. Au regard des accords de cette époque, la Suisse était tenue de renvoyer les personnes accusées d'un délit de droit commun, mais pas dans le cas de raisons purement politiques.

- La Suisse n'a-t-elle pas fermé les yeux? - Pour certains réfugiés, leur implication antérieure dans le tissu économique suisse ou dans d'autres milieux a favorisé leur intégration. A la lecture d'interrogatoires, j'ai pu constater dans quelle mesure l'éducation et le côté brillant et distingué de réfugiés sur lesquels quelques soupçons pouvaient peser, ont favorisé une sympathie spontanée car ils ne correspondaient pas à l'image de responsables sanguinaires que l'on se faisait alors. Dans d'autres cas, des scientifiques de pointe se sont installés en Suisse pour ne pas mettre leurs compétences au service des Alliés. Mes recherches au cas par cas présentent des situations souvent contradictoires, il existe plusieurs mécanismes qui ont permis à ces personnes de s'installer.

*«Un purgatoire très discret. La transition «helvétique» d'une cohorte d'anciens nazis, fascistes, collaborateurs et autres vaincus de la Libération, 1943-1945».