Personne, en Valais, n’a oublié l’histoire dramatique du petit Luca, l’enfant retrouvé dévêtu, lacéré et en état d’hypothermie dans un pré enneigé de Veysonnaz en 2002. Il avait 7 ans. Depuis que ses lésions cérébrales l’ont rendu tétraplégique et aveugle, Luca Mongelli a fui la Suisse. Il vit en Italie.

Il a fui la justice valaisanne aussi, qui, en 2004, au terme d’une instruction particulièrement chargée sur les plans technique et émotionnel, classait l’affaire en imputant la responsabilité des événements au chien de la famille, Rocky, un berger allemand qui accompagnait l’enfant et son petit frère Marco ce soir de février.

C’est précisément du fin fond de l’Italie que l’affaire Luca rejaillit aujourd’hui, par le biais d’un dessin transmis à la justice par la famille Mongelli. Réalisé par Marco en avril 2005 dans le cadre d’un exercice scolaire sur le thème «Dessine tes émotions», le document donne un autre éclairage aux événements.

Luca est représenté à terre, entouré de trois personnes. «Io mi sono spaventato quando mio fratello e stato pichiato», écrit-il en commentaire, littéralement: «J’ai eu peur quand mon frère a été attaqué.» Sous ces coups de crayon, Rocky n’y est pour rien. Les coupables dessinés par Marco, qui s’est lui-même représenté caché derrière un arbre, laissant passer l’effroi, sont trois personnes, dont le petit aurait su donner le signalement assez précis de l’une d’entre elle à son papa.

Pourquoi ce dessin refait-il surface cinq ans après le classement de l’affaire contre lequel la famille Mongelli n’avait pas fait recours? «En 2005, nous n’avions plus confiance dans la justice valaisanne», répond Nicola Mongelli, le papa de Luca. Un mouvement de soutien s’est amorcé suite à l’émission de la TSR «Zone d’ombre», en 2009, qui donnait la parole à une vétérinaire indépendante contredisant les conclusions officielles. Par la suite, la publication d’un livre anonyme (Canines, Ed. Xenia), signé d’un mystérieux Janus, qui raconte le drame à sa façon, puis une pétition récoltant près de 10 000 signatures et remise au Ministère public, plaidaient aussi pour une réouverture de l’enquête.

La justice valaisanne reçoit aujourd’hui ce nouvel élément avec beaucoup d’attention puisque le juge d’instruction cantonal Nicolas Dubuis a annoncé mardi sa décision de lancer une «expertise de crédibilité», confiée à trois éminents professeurs: le psychologue suisse Philippe Jaffé, le psychologue canadien Hubert Van Gijsghem et le psychiatre français Paul Bensussan. Nicolas Dubuis ne préjuge de rien avant le résultat de l’expertise. Mais la réouverture du dossier n’est pas exclue.

Une justice sélective?

La thèse avancée sur ce dessin n’est pourtant pas tout à fait inédite. Elle avait déjà été évoquée au cours de l’instruction à rebondissements par l’avocat sédunois de la famille à l’époque, Sébastien Fanti, et le détective privé Fred Reichenbach, en charge d’une contre-enquête. Ils imputaient les faits à trois jeunes gens.

Leur version avait toutefois été écartée après vérification de l’emploi du temps des jeunes pointés du doigt. Elle était également contredite par les premières déclarations de Marco après le drame, à des voisins, à une doctoresse du village, puis le lendemain au Service cantonal de la jeunesse: «C’est Rocky qui a mordu partout partout», confiait-il, comme le rapporte l’ordonnance de classement que Le Temps a consultée.

Nicola Mongelli est, déjà, réservé sur l’issue de l’expertise annoncée: «Ça me rappelle que la justice valaisanne fait un tri dans ses experts et privilégie parfois les thèses qui l’arrangent.» Les parties peuvent faire recours à la proposition du juge, ce que la famille envisage, contestant l’objectivité de deux des trois experts cités.