Werner Durrer vous regarde droit dans les yeux, broie vos phalanges dans sa poignée de main et recourt volontiers à des graphiques pour expliquer sa pensée. Son préféré démontre une évidence où il refuse de voir une fatalité: quand un travailleur fait appel à l'Assurance invalidité, il a en général derrière lui un long parcours de désinsertion progressive dont les conséquences pèsent parfois aussi lourd sur son avenir que son handicap initial. Responsable de l'Office AI du canton de Lucerne, il a entrepris de rompre ce cercle vicieux. Au lieu d'attendre que les clients viennent à lui, il va les chercher. «Quelqu'un qui a subi un traumatisme crânien va sans doute avoir besoin d'une longue période pour se réinsérer professionnellement. Mais on n'aborde pas tout de suite le problème avec lui. On commence par essayer de le soigner, puis de le rééduquer. L'assurance accidents paie, et on ne se préoccupe pas encore de la suite. L'employeur, lui, est plein de sollicitude. Il essaie de garder la place disponible, mais il compte récupérer un travailleur entièrement performant. Ce n'est hélas pas si simple. Souvent la reprise d'emploi se passe mal. Le blessé change de job, ou passe quelques mois en arrêt maladie, se retrouve peut-être au chômage… Quand il vient chez nous, il est en bout de course, enfermé dans une logique d'échec. C'est cette logique qu'il faut démonter.»

Werner Durrer a pris au mot le but assigné par la loi à l'assurance invalidité: insérer avant de verser des rentes. «Avant tout, nous avons créé un cercle d'environ 600 employeurs, petits et grands, avec lesquels nous collaborons régulièrement. Nous comptons sur eux pour nous aider à placer les personnes que nous devons réinsérer. Une fois par an, nous organisons un «event» pour leur montrer notre reconnaissance. Et ils savent qu'ils peuvent compter sur nous s'ils ont besoin d'un conseil ou d'un coup de main pour un collaborateur en difficulté.» Ça marche toujours? «Ça marche souvent. Nos responsables du placement connaissent bien leur terrain et quand ils appellent un employeur, ce n'est jamais au hasard. Ils sont en mesure de lui dire: «J'ai tel et tel cas et, d'après ce que je sais de votre entreprise, il devrait pouvoir vous convenir.» Et Lucerne n'est pas très grande: si quelqu'un ne se montre pas fair-play, ça se sait. Et quand vos copains du Rotary vous regardent de travers, ce n'est pas très agréable.»

Au service des employeurs

Faire des contacts, telle est la mission principale des quatre conseillers en placement de l'Office AI lucernois. «Quand un employeur a besoin de nous, il n'appelle pas l'Office AI mais Sylvia, Urs, Antonia ou Werner. Parfois, il a besoin d'une adresse, d'une information précise. Parfois, une rencontre est nécessaire pour discuter de la façon d'aménager un poste de travail pour un collaborateur souffrant. Ou pour chercher à le placer ailleurs.» A ce stade des discussions, on est très loin du moment où une rente pourrait être envisagée. Mais pas trop tôt pour que l'Office AI engage des moyens? «La loi ne l'interdit pas.»

Elle n'interdit pas davantage de contacter les victimes d'accidents cérébraux déjà pendant leur séjour à l'hôpital pour faire un point sur les possibilités d'avenir. «Les médecins n'abordent ce problème que plus tard, quand ils ont tout fait pour remettre ce patient sur pied. Nous prenons les devants, nous discutons aussi avec l'employeur. Quand on prend les gens à ce stade, ils n'ont absolument pas une mentalité d'assistés. Ils souhaitent par-dessus tout reprendre le dessus et se réinsérer.»

La situation change après une réinsertion mal menée, relève Christophe Dunand, responsable de l'association genevoise Réalise. «Souvent, on constate qu'un travailleur du bâtiment qui a subi un accident finit par se retrouver invalide, non en raison des conséquences physiques de cet accident mais en raison des difficultés sociales et psychiques liées à une réinsertion ratée, relève-t-il. Face à cette réalité, l'AI intervient parfois comme un pompier après que la maison a brûlé.»

Avant l'incendie

Eviter que la maison ne brûle, c'est aussi le but que se donnent les entreprises qui, comme certaines coopératives Migros, pratiquent le management des absences. «Nous analysons les absences en fonction notamment de leur longueur et de leur répétition, explique Priska Furger, cheffe du service social à Migros-Lucerne. Lorsque certains critères sont remplis, nous discutons avec la personne concernée. Nous essayons surtout de savoir si le problème est lié à la place de travail: la personne doit-elle se baisser régulièrement? Porte-t-elle des charges importantes? Est-elle exposée à la température d'une chambre froide? Si c'est le cas, nous en discutons avec le médecin de l'intéressé, et nous cherchons à déplacer la personne au sein de l'entreprise. Ce n'est pas toujours possible: nos employés font en général un travail assez physique. Dans la minorité de cas où nous ne parvenons pas à aménager un poste compatible avec la santé de l'un d'entre eux, nous nous adressons à l'office AI. Ce dernier nous aide soit à trouver un emploi dans une autre entreprise, soit à organiser un horaire réduit accompagné d'une rente partielle.»

Ce type d'intervention précoce reste du domaine du projet pilote, reconnaît Werner Durrer. «Pour une bonne partie de notre travail, nous continuons à recevoir des dossiers et à les traiter le moins mal possible. Mais notre but est de diminuer toujours plus cette façon de fonctionner.» C'est en tout cas la direction préconisée par le projet de révision de l'AI en cours de consultation.

«En soi, c'est une bonne direction, estime Ursula Schaffner, responsable de la politique sociale au sein de l'association d'entraide pour personnes handicapées Agile. Mais je ne suis pas sûre que l'AI soit le meilleur intervenant à ce stade précoce. Elle traîne pour le moment une très mauvaise image, qui repousse les employeurs et peut déteindre sur les personnes soutenues. L'Office lucernois est un modèle et fait un effort méritoire pour plus de professionnalisme. Je ne suis pas sûre que le modèle puisse être généralisé.» Le débat, en tout cas, est lancé.