La Suisse est devenue cet été le terrain de jeu des touristes helvétiques, Covid-19 oblige. De quoi leur permettre de découvrir - ou de redécouvrir - ce qui fut l’une des premières destinations du tourisme mondial. La rédaction du «Temps» vous plonge cette semaine dans cinq tendances fortes qui ont marqué le développement de cette branche économique dans notre pays.

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A Lucerne, cet été, rien n’est normal. La Schwanenplatz, décriée pour son carrousel incessant de bus touristiques qui propulsent les visiteurs d’un jour devant l’entrée de la vieille ville et des magasins de montres? Seul un cycliste semble s’amuser à tourner en rond à l’infini. Certains magasins n’ont même pas ouvert. Le fameux pont couvert en bois, le Kapellbrücke? Il n’y résonne que de dialectes alémaniques. La population de visiteurs en ce milieu du mois de juillet? Parsemée, plus encore si elle est étrangère, complètement absente si elle provient d’Asie.

Tout est différent. Sauf le décor, peaufiné depuis un peu moins de deux siècles. Même les géraniums qui ornent le pont de la Chapelle sont bien installés, à leur place, juste au-dessus de l’eau. Rouges comme toujours, ils flottent dans la petite brise estivale, symboles de la tradition, d’un passé idyllique.

Garants de l’histoire locale? Plutôt des artifices, parmi la panoplie que s’est constituée la ville qui borde le lac des Quatre-Cantons, soutient le professeur Valentin Groebner. Ce Viennois, Lucernois d’adoption, nous attend devant l’Université de Lucerne parce qu’elle a beau être l’une des plus petites universités du pays et l’une des plus récentes, c’est un dédale. Lucerne, où les nuitées ont reculé de plus de 60% au premier semestre, est vide, reprend-il, mais les fleurs sont à leur place et elles n’ont rien de traditionnel. Elles sont en réalité des «immigrées», ironise l’historien. Découvertes en Afrique du Sud, amenées en Europe bien trop tard pour qu’on puisse les considérer comme des symboles autres que ceux de la mondialisation, elles sont désormais importées chaque année du Kenya pour être aussi chatoyantes que nécessaire.

Adaptation constante

C’est la force de ce haut lieu du tourisme carte postale de Suisse. Un mélange savant de nature éblouissante (vraie) et d’authenticité (arrangée), travaillé depuis des décennies pour satisfaire l’œil du nouveau venu. Pas le lac, bien sûr. Ni le Rigi ou les autres sommets qui forment son cadre imprenable. Mais presque tout le reste, dans une adaptation constante, en fonction de la provenance des touristes. Car Lucerne, au départ, ce n’est rien qu’une petite ville, un peu triste, mais qui dispose d’un lac, flanquée de tous ses côtés de montagnes enneigées toute l’année, aime à répéter Valentin Groebner, soulignant que cette combinaison est rare, excepté au bord du lac Léman.

A Lucerne, plusieurs facteurs s’imbriquent – la position centrale, au bord d’un lac, proche d’un lieu mythique de la Suisse (le Rütli) – et expliquent son succès. Auprès des Anglais d’abord, qui viennent admirer son cadre sans pareil à partir des années 1850 et le romantisme qu’il inspire. Avant cela, ils s’attardent à Genève ou Montreux, vont parfois jusqu’à Berne. Quand ils découvrent Lucerne, ils s’y installent pour l’été dans ses quelques hôtels de luxe. Toute la bonne société y va, attirée notamment par les représentations de William Turner, qui se rend en Suisse six fois dans la première moitié du XIXe siècle et s’arrête presque systématiquement au bord du lac des Quatre-Cantons. On le dit fasciné par le décor, en retour il fascinera ses compatriotes, pressés de voir de leurs propres yeux la beauté jugée éclatante que le maître du romantisme reproduit.

Pourtant, les textes parvenus jusqu’à eux ne décrivent pas toujours cet ancien village de pêcheurs, encore très pauvre, comme une cité inoubliable. Le panorama est sans comparaison, mais les récits des voyageurs sont intransigeants: la ville est laide, triste dans ces écrits, rappelle Valentin Groebner. Il cite volontiers la description au XVIIIe d’Arthur Schopenhauer: «Une petite ville déserte et mal construite. Mais la vue est divine.» Ça pue, même, sur le pont de la Chapelle, continue l'historien, tandis que la cité dans son ensemble n’a pas de cohérence. Goethe, lui, revient moyennement convaincu de cette petite bourgade suisse.

Un pont pour un quai

Alors, pour les Anglais d’abord, on réaménage. On dresse à nouveau une partie des murs, démolis pour que la cité puisse s’étendre, mais qui doivent maintenant servir de décor aux nouveaux hôtels. On construit une vieille ville, puisqu’un haut lieu du tourisme se doit d’en avoir une à la hauteur. Valentin Groebner cite l’église jésuite comme exemple de ce «faux vieux» qui caractérise les lieux: on lui flanque des tours à la fin du XIXe pour lui donner un semblant de baroque et, ainsi, la faire apparaître plus ancienne qu’elle ne l’est en réalité. D’autres bâtiments sont également construits selon une architecture plus ancienne, on y ajoute des peintures typiques d’un autre âge. Si la ville prend un air médiéval, c’est surtout à la fin du XIXe.

«Les Lucernois créent l’authenticité quand elle s’avère nécessaire, explique l’historien spécialiste du tourisme et professeur à l’Université de Neuchâtel Laurent Tissot. Ils ont une vue. Mais il faut amender le paysage.» Une autre partie des fortifications de la vieille ville médiévale sont détruites. On déplace le centre de la ville plus près de l’eau, on bazarde un autre pont couvert qui bouche la vue sur le lac et les montagnes et on construit un quai pour la promenade.

Une reconstruction qui n’a pas que des adeptes. «Maintenant, grâce à l’invasion anglaise, à leurs exigences, à leur goût et à leur argent, le vieux pont est disparu et à sa place s’étend un quai rectiligne. On y construit des maisons carrées, à cinq étages, et devant sont plantées deux rangées de tilleuls protégés par leurs tuteurs et, entre les tilleuls, comme il convient, des petits bancs verts», déplore Léon Tolstoï en 1857 dans une nouvelle dont ni les visiteurs anglais, ni les hôtes suisses ne sortent grandis.

Du Schweizerhof, l’un des plus anciens hôtels de la ville, l’écrivain russe en visite admire «cette nature étrangement grandiose et en même temps harmonieuse et douce. Quand je fus dans ma chambre et que j’eus ouvert ma fenêtre sur le lac, la beauté de ses eaux, des montagnes et du ciel m’éblouit d’abord et m’agita infiniment.» Mais s’étrangle: «Dans cette beauté indéterminée, enchevêtrée et libre, ici, devant mes fenêtres, s’allongeait stupidement, artificiellement, la blanche ligne du quai, les tuteurs des tilleuls, les bancs verts, toute l’œuvre humaine pauvre et bête.»

Coup de pub de la reine Victoria

Tout est (re)construit, avec un air d’époque, dans la «machine à illusion» qu’est le tourisme et que Lucerne incarne particulièrement bien. Une vieille ville médiévale? Presque tout a été construit soit au XIXe siècle, soit dans les années 1970. Valentin Groebner ne s’émeut pas de ces arrangements avec la réalité. «Le tourisme montre toujours un monde artificiel.»

Lucerne est encore principalement le lieu de villégiature de la bonne société anglaise. Même la reine Victoria vient y passer un mois par année avec son entourage dans les années 1850. Un coup de pub sans précédent, rappelle l’historien Andreas Bürgi. A l’instar de l’écrivain russe, d’autres voyageurs s’y attardent, mais ils sont minoritaires. Tout va s’accélérer avec le développement de l’infrastructure ferroviaire, reprend Laurent Tissot.

Le sommet du Rigi est désormais atteignable par la première crémaillère construite dans le monde en 1883. Paradoxe: pour vendre la nature, il faut construire, ironise Valentin Groebner. «C’est un exploit technique, l’ingénieur qui l’a conçu montre qu’on peut dompter la montagne. Cela a un immense retentissement et le nombre de voyageurs augmente», détaille l’historien neuchâtelois. La ville continue de changer, les hôtels se construisent. «On anticipe un mouvement dont on sait qu’il va se renforcer grâce au panorama du Rigi.» Le «sempiternel Rigi» dans la bouche de Tolstoï. Ce sommet qui, lorsque Mark Twain l’atteint (à pied), le laisse sans voix: «Nous ne pouvions parler. Nous pouvions à peine respirer. Nous pouvions seulement être en contemplation dans une extase ivre et en jouir.»

Le tunnel du Gothard vient également d’être inauguré. Là aussi, une première, un exploit technique, qui fait parler de lui bien au-delà de la Suisse et place Lucerne comme une pause incontournable sur la route du nord au sud de l’Europe. «La fréquentation de la ville est multipliée», décrit Laurent Tissot. Qui relativise: le continent est en pleine crise économique, Lucerne subit donc déjà un premier revers. Des hôtels sont construits, certains ne sont même pas ouverts, tant la demande a chuté d’un coup, reprend Andreas Bürgi. Mais ce ne sera qu’une trêve avant que le flot de visiteurs ne reprenne.

Tourisme sur un kilomètre carré

L’historien ajoute un ingrédient au succès croissant de Lucerne: la présence d’entrepreneurs qui ont compris le bénéfice à tirer de ce flux de voyageurs. De nouveaux quartiers se construisent encore, avec des attractions pour «animer, stimuler le tourisme et donner un air plus cosmopolite à la ville». Arrivent le Palais des glaces et le monument du Lion, tandis que le Panorama Bourbaki est transféré de Genève, où il était installé sur la plaine de Plainpalais mais n’attirait plus grand monde. C’est le parcours touristique, comme le décrit Andrea Bürgi dans son ouvrage Eine touristische Bilderfabrik, qui doit occuper les visiteurs. Ce quartier du Löwenplatz est construit en quadrillé, comme les villes américaines. On veut y ajouter un boulevard, à la parisienne, mais c’est quand même trop, raconte l’historien.

Ainsi, «dès la fin du XIXe siècle, Lucerne a tous les atouts pour s’affirmer comme une destination connue». Elle n’en profite pourtant pas longtemps. Une crise va éclater, qui fait presque passer celle du moment pour un léger accroc. Lorsque commence la Première Guerre mondiale, tous les visiteurs disparaissent quasiment du jour au lendemain, raconte Andreas Bürgi. Il faudra attendre les années 1950 pour retrouver le même niveau de fréquentation. L’entre-deux-guerres n’y parviendra pas. Avec la Grande Dépression, qui plombe le monde occidental, les voyages ne sont pas vraiment la priorité.

La célébrité engendre la célébrité

Lucerne est déjà extrêmement célèbre. «Célèbre parce qu’elle est célèbre», souligne Valentin Groebner. Un peu comme son pont dont on peine parfois à cerner la vraie beauté. Mais le vrai boom du tourisme, ce sont les années 1970. Dans l’après-Deuxième Guerre, les voyages reprennent. Les Européens et les Américains viennent (re)voir les sommets suisses. Ce n’est rien, comparé aux années 1970 et à l’arrivée des Japonais qui, pris d’une folle passion pour Heidi et, en chemin pour le village de la jeune Grisonne, Maienfeld, s’arrêtent pour admirer le panorama lucernois. Ce dernier peut alors compter sur un responsable de l’office du tourisme, Kurt Illi, qui sillonne le Japon, puis la Chine pour convaincre ces nouveaux voyageurs de faire escale à Lucerne.

Lire aussi: A Lucerne, les touristes échauffent les esprits

Le responsable déploie des moyens sans comparaison avec le reste de la Suisse, avec succès, mais créant aussi de l’envie et du ressentiment dans les autres hauts lieux du tourisme helvétique. C’est lui qui convainc les Japonais que se marier à Lucerne est un must. Son idée prend tellement bien que la ville compte pendant des années un bureau des mariages pour les Japonais. Quand cette manne commence à s’estomper, l’office du tourisme réoriente son marketing vers la Chine, sans Heidi et les mariages, mais avec tout autant de succès.

«Il faut être capable de comprendre la sensibilité japonaise ou chinoise. On a compris que ces visiteurs étaient à la recherche d’une nature immaculée. Des panoramas, on en trouve aussi en Chine ou au Japon. Il fallait davantage: l’idée d’un havre de paix, de liberté, et Lucerne a réussi à jouer avec ça», analyse Laurent Tissot. Liberté de consommer aussi: «C’est un paradis naturel, mais aussi un paradis de la consommation.»

Et maintenant?

C’est aussi le revers de ce type de tourisme: de toute une saison à l’époque des Anglais du XIXe, on est passé, en moyenne, à des visites de quatre heures, le temps de voir l’essentiel et de s’acheter une montre. Mais pas de s’arrêter dans un des palaces qui bordent le lac ou même de visiter un musée. En s’inspirant de Salzbourg et de ses festivals de musique dans les années 1930, la ville suisse a tenté de faire rester les voyageurs plus longtemps. Sans autant de succès.

Et maintenant? Les historiens se gardent de faire des prédictions, parce qu’elles reflètent souvent plus un souhait qu’une vraie vision, estime Valentin Groebner. Laurent Tissot s’y essaie, lui: «Je ne pense pas que le tourisme reprendra rapidement comme avant. Du moins pas tant qu’on cherche toujours un vaccin. Une des caractéristiques de ce secteur, c’est d’être particulièrement exposé à la conjoncture, aux attentats, etc. Le touriste va là ou la sécurité est garantie et, comme la bourse, il n’aime pas l’incertitude.»

Andreas Bürgi est tout aussi sceptique: «Faire revenir les gens sera difficile. Cela dépendra moins de la Suisse que de la situation mondiale. Est-ce que les gens auront encore autant envie de prendre l’avion? Je pense que cela va vraiment changer notre façon de voyager».

Si un panorama, même parmi les plus beaux du monde, n’a jamais suffi à lui seul jusqu’ici à susciter des visites, il faudra donc certainement redoubler d’innovation. Mais pour ça, les Lucernois s’y connaissent.


A lire

  • Lucerne, de Léon Tolstoï, 1857.
  • Le Voyage en Suisse – Anthologie des voyageurs français et européens de la Renaissance au XXe siècle, sous la direction de Claude Reichler et Roland Ruffieux, 1998.
  • Eine touristische Bilderfabrik, 1850-1914, d’Andreas Bürgi, 2016.
  • Following the Equator, de Mark Twain, écrit en partie lorsqu’il résidait au bord du lac des Quatre-Cantons, 1897.

A voir

  • Sillonner Lucerne comme un renard: Foxtrail, un jeu de piste à travers la ville et ses environs, sur terre ou sur le lac, suit les traces d’un renard. Ce dernier laisse des énigmes et des messages pour visiter Lucerne autrement, découvrir des ruelles délaissées ou des panoramas méconnus. Foxtrail existe dans plusieurs villes de Suisse.
    Renseignements: foxtrail.ch
  • Lucerne, par l’eau: l’office du tourisme propose une visite guidée «Bavardages autour des fontaines et histoires d’eau» pour découvrir Lucerne autrement. Ville de pêcheurs, ville de tourisme, ville de la Reuss ou encore ville brassière, le tour promet d’en découvrir davantage sur son histoire.
    Renseignements: luzern.com
  • Le «sempiternel Rigi», comme l’appelle Tolstoï, reste l’arrêt incontournable de la région. La «reine des montagnes», outre son panorama mondialement connu, propose toutes sortes d’activités.
    Renseignements: Rigi.ch