Tourisme

A Lucerne, les touristes échauffent les esprits

La ville de Suisse centrale est-elle débordée par ses visiteurs étrangers? L’afflux des voyageurs suscite en tout cas un malaise suffisant pour que les partis de la place s’emparent du sujet

Sur le célèbre pont de la Chapelle, une personne âgée peste qu’on ne peut plus circuler tant les groupes de touristes s'entremêlent et se croisent, casquette vissée sur la tête et perche à selfie en main. Une vendeuse du marché estime que de potentiels clients ne peuvent accéder à son stand de chaussettes en laine tant les touristes bouchent le passage. «Ils n’achètent pas vraiment chez moi, mais ils touchent mes produits, les laissent n’importe où et je dois les ranger», déplore-t-elle. «Je ne vais plus en ville si je n'y suis pas obligé», prétend même un autre passant.

Le tourisme, en forte progression à Lucerne depuis quelques années, va jusqu'à atteindre 9 millions de visiteurs journaliers et 1,4 million de nuitées par an, commence à faire surgir des critiques au sein de la population, à l’image de Barcelone ou d'autres destinations où le ras-le-bol des touristes a atteint des sommets. Des riverains se plaignent de la promiscuité aux heures de pointe dans les ruelles piétonnes de la ville, notamment sur l'emblématique Schwanenplatz, où des cars déposent toutes les demi-heures des groupes de voyageurs, principalement asiatiques.

Face à un malaise qu'ils perçoivent comme croissant, les partis politiques se sont emparés du sujet. Les Verts ont été les premiers à le faire: en décembre 2017, ils lançaient une motion proposant de discuter de l’instauration de quotas de touristes. Le PDC Albert Schwarzenbach, élu communal, ne partage pas l'idée de limiter le nombre de visiteurs. Mais il n'en a pas moins emboîté le pas aux Verts en rédigeant la semaine dernière, au nom de son parti, un papier de position.

Pour le conseiller PDC, il ne fait pas de doutes que le tourisme est profitable à la ville et à sa population. Il rappelle que cette activité rapporte près de 1 milliard de francs à l’échelle cantonale. L'élu estime toutefois important de répondre aux critiques qui émergent et d'être proactifs, vu que le tourisme sera amené à augmenter encore sur les rives du lac des Quatre-Cantons, d’après les prévisions de Jürg Stettler, de la Haute Ecole de Lucerne.

Albert Schwarzenbach en est sûr: le tourisme est largement accepté par la population. Dès lors, le débat se situe autour de son encadrement futur. Le problème auquel le politique s’attaque en priorité est celui des cars qui déposent les touristes en plein centre-ville. Les propositions d’aménagements urbains fusent, entre parkings souterrains et métro permettant d’acheminer les touristes en ville depuis les stationnements extérieurs. Certaines de ces propositions seront d’ailleurs prochainement soumises à votation, à moins que les acteurs politiques, économiques et touristiques de la ville ne parviennent à un consensus d’ici à la fin de l’année.

Les commerçants défendent les touristes

Si la gauche et la ville semblent préconiser la solution de parkings excentrés, il n'est pas question pour les partis bourgeois et les commerçants de la Schwanenplatz d’imposer le stationnement à l’extérieur de la ville. «Les touristes chinois traversent l'Europe en dix jours. Ils n’ont pas beaucoup de temps à passer à Lucerne», explique John Casagrande, de l’entreprise familiale de souvenirs Casagrande, dans laquelle il travaille depuis 49 ans. A l'instar des magasins de montres qui bordent la Schwanenplatz, il répond à la forte demande des touristes asiatiques pour des biens de consommation typiquement suisses. Il craint que si l’accès au centre-ville devient trop compliqué pour les groupes de touristes, les compagnies renoncent à s’arrêter en Suisse dans leurs tours éclairs du Vieux Continent.

«Et puis, cela ne ferait que multiplier les lieux où des frictions pourraient se produire», conclut-il en buvant son eau minérale à la terrasse du Café Emilio, en face de son magasin. D’après lui, le problème du tourisme envahissant n’en est pas un, car il reste bien assez de lieux préservés. «Peut-être que les gens se sentent plus facilement envahis parce que les touristes asiatiques, de par leur apparence et leur déplacement en groupe, sont plus remarqués», déplore-t-il.

Pour le tenancier du café Emilio, les personnes qui condamnent le tourisme à Lucerne sont des nostalgiques qui ne se rendent pas compte des exigences de l’économie. Les touristes constituent en effet une part importante de sa clientèle. Quand il prendra sa retraite, à la fin du mois, son bistrot sera remplacé par un magasin de montres. D'aucuns y verraient la preuve que les lieux de vie et les commerces locaux disparaissent au profit du tourisme, pas lui: «Je prends ma retraite après vingt ans d’activité. Mon local n’a pas été repris par un restaurateur parce qu’au fond il se prête mieux aux besoins d'un horloger.» 

Tourisme individuel plutôt qu’en groupe

Véronique Kanel, de Suisse Tourisme, tient à relativiser les critiques. «En Suisse, on est loin du tourisme de masse que connaissent d’autres destinations européennes», assure-elle. Pour autant, son agence, ainsi que Lucerne Tourisme, cherchent à inciter les étrangers à modifier leurs habitudes de déplacement. Plutôt que des voyages en groupe, Suisse Tourisme milite en Chine et en Inde pour un tourisme individuel. Les deux agences essaient en outre de favoriser une expérience touristique accordant plus de temps et de nuitées sur place, avec la découverte d'autres aspects de la région et de la Suisse, dans l'idée d'orienter les arrivants vers de multiples lieux plutôt que de les concentrer au même endroit.

Une solution qui n'est pas forcément une panacée non plus. Rafael Matos-Wasem, géographe à la Haute Ecole de gestion et tourisme du Valais, voit au contraire des avantages à la concentration spatiale des flots de visiteurs: «Ne vaut-il pas mieux «sacrifier» certains lieux au tourisme de masse pour en préserver d’autres?» L'expert pense également que les habitudes de voyage chinoises ou indiennes vont évoluer naturellement vers le déplacement individuel. «Ces clientèles n'en sont qu'à la première phase du voyage touristique.» Une autre de ses conclusions est que «le tourisme répond à la même logique que les éoliennes ou les aéroports: tout le monde s'accorde sur leur utilité, mais personne ne veut en assumer les coûts sociaux».  

Publicité