Déjeuner

Luciana Vaccaro mène «trois vies en parallèle»

La nouvelle rectrice de la HES-SO a pris ses nouvelles fonctions le 1er octobre. Elle souhaite encourager l’innovation et accroître le nombre de projets européens

Il est 11h30. Le Nandanam est vide en ce mois de novembre. Les tables sont en train d’être dressées. Des serviettes en papier rouges à pois blancs sont déposées sur des tables chinées. Sol carrelé étoilé d’époque, tapisserie pastel et vieux bar en zinc: seules quelques touches «déco» rappellent qu’il s’agit d’un restaurant indien.

Toute de noir vêtue, hormis son sac verni violet électrique et ses gants turquoise, Luciana Vaccaro, la nouvelle rectrice de la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), arrive d’un pas décidé. Frigorifiée par la bise, elle commande un thé masala. Dans moins de deux heures, elle devra prendre un train pour Neuchâtel. «J’aime le Nandanam pour son ambiance et sa cuisine du Kerala, dans le sud de l’Inde. Il me rappelle un voyage que j’ai effectué au Sri Lanka avec mon mari et mes deux filles de 8 et 11 ans.»

Avec 19 000 étudiants, 10 000 collaborateurs et un budget global de 490 millions de francs, Luciana Vaccaro a pris les rênes le 1er octobre de la deuxième plus grande institution académique de Suisse. Implantée sur 27 sites, dans sept cantons, la HES-SO délivre des bachelors et des masters dans des domaines aussi variés que l’économie, l’ingénierie, le théâtre, la musique, la santé, le design, l’architecture, le cinéma, l’œnologie, l’hôtellerie ou le travail social.

«Je veux accroître le nombre de projets financés par la Commission européenne. C’est un enjeu de premier plan», s’enthousiasme-t-elle. La HES, qui fête ses 15 ans, est moins habituée aux dépôts de projets que les EPF et les universités. «La recherche permet de trouver des solutions aux problèmes auxquels la société est confrontée», souligne celle qui a créé et dirigé le Grants Office de l’EPFL, le bureau chargé de la promotion et de l’aide au financement de la recherche. Elle souhaite également encourager des projets transdisciplinaires et inter-écoles.

Depuis son arrivée à la tête de l’institution, Luciana Vaccaro, 44 ans, se déplace régulièrement dans toutes les HES de Suisse occidentale. «J’essaie de me rendre à toutes les remises de diplômes. Cela me fait plaisir. Et c’est aussi pour humaniser cette institution publique», dit-elle avec le sourire.

Résidant à Lausanne et se déplaçant régulièrement à Delémont où se trouvent le rectorat et les services centraux de la HES-SO, elle a pris l’habitude de travailler dans le train. «Selon mes calculs, le mois dernier, j’ai parcouru 1000 kilomètres par semaine.»

Elle qui a grandi et étudié la physique à Naples ne savait pas un mot de français lors de son arrivée en Suisse à l’âge de 26 ans. Après un stage au CERN, elle effectue une thèse à l’EPFL en microtechnique, puis travaille comme maître-assistante à l’Université de Neuchâtel avant de déployer ses talents d’organisatrice à la tête des formations en économie de la santé à l’Université de Lausanne. «J’étais heureuse en tant que physicienne, mais je me suis toujours intéressée au développement de la société», explique-t-elle.

Volontaire, elle s’est désormais fixé comme objectif de maîtriser la langue de Goethe. Outre des cours privés, elle visionne régulièrement ses séries télévisées préférées en allemand, sous-titrées en français. «J’ai acheté Borgen , Dr House ou The Mentalist . Je les regarde dans le train pour ne pas infliger cela à mon mari», précise-t-elle avec spontanéité.

Le restaurant lausannois affiche désormais complet. Les plateaux en métal compartimentés arrivent. Luciana Vaccaro a choisi un rouget malabari, accompagné de riz basmati, de daal, papadam et d’un mélange de légumes. «J’ai appris à cuisiner pour beaucoup de monde mais je n’ai plus le temps de faire des gâteaux de Pâques qui nécessitent deux jours de préparation.» En dégustant son poisson, elle évoque les tensions sociales permanentes qu’elle a connues à Naples et pense avoir été marquée par cette ville de contrastes. «Soit on ferme les yeux, soit on décide de se battre pour le développement civil de la société.» Pour Luciana Vaccaro, l’éducation représente un des piliers de la cohésion sociale. «La HES-SO permet l’intégration de personnes aux parcours différents.»

Parmi ses missions, Luciana Vaccaro veut accroître le transfert technologique en créant une culture de l’innovation. «Et cela ne concernera pas seulement les ingénieurs mais tous les secteurs.» Se considérant comme très tenace, elle veut aussi inciter les filles à choisir des métiers techniques et encourager le temps partiel aussi bien pour les hommes que pour les femmes. «Dans le sud de l’Italie, les femmes ont une très forte détermination à émerger professionnellement. Davantage qu’en Suisse où je constate beaucoup d’autocensure. J’espère que mon parcours en inspirera certaines.»

Comment fait-elle pour s’organiser avec ses enfants? «C’est une question que l’on ne poserait pas à un homme qui occupe une même fonction, répond-elle. Dès l’âge de 10 ans, mes parents ont divorcé. J’ai grandi avec mon père. Ce modèle familial peu conventionnel a forgé mon caractère et ma capacité d’adaptation. Professeur d’université, mon père avait engagé une nounou. Je fais tout simplement comme lui et je vis cela sans culpabilité.»

Le matin, lorsqu’elle quitte son appartement lausannois, elle se mue en rectrice. «Je ne suis plus une personne mais une fonction. C’est une façon de m’épargner», explique cette femme qui se considère comme sentimentale et affectueuse. Luciana Vaccaro scrute la salle. Elle repère un cocktail sans alcool sur une table voisine, à base de citron vert et de gingembre. Elle en commande en. «J’adore ce genre de boisson», dit-elle. Et de poursuivre: «J’ai parfois l’impression de vivre trois vies en parallèle. L’une en famille, l’autre avec mes amis et la troisième dans mon travail.» Luciana Vaccaro regarde sa montre. Le temps presse. Encore quelques minutes pour prendre un expresso, et la nouvelle rectrice de la HES-SO s’en va au pas de course.

«Mon modèle familial peu conventionnel a forgé mon caractère et ma capacité d’adaptation»

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