Justice

«Lucie de Lyon», le profil qui terrorisait les ados genevois sur Facebook

Un ancien entraîneur de football est jugé par le Tribunal correctionnel pour avoir abusé de 26 jeunes victimes en se faisant passer pour une jolie blonde sur les réseaux sociaux. Récit d’audience

Sur les réseaux sociaux, il était «Lucie de Lyon», jeune fille sexy prête à échanger photographies et vidéos coquines. Pour les adolescents qui sont tombés dans ce piège, la relation virtuelle s’est vite transformée en cauchemar. Relancés, harcelés, menacés de voir leurs images intimes publiées sur Facebook, certains sont même allés jusqu’à accepter des actes sexuels avec un entraîneur de foot qui se prétendait aussi victime de la maître chanteuse. En fait, la méchante Lucie, c’était lui. Max*, jeune apprenti qui brillait sur les terrains et coachait ces juniors, comparaît depuis lundi devant le Tribunal correctionnel de Genève après avoir fait vingt-six victimes sur le chemin de son pénible «coming out».

«Elle me faisait peur»

Un paravent sépare le prévenu des plaignants. Représentés par Mes Lorella Bertani et Thomas Barth, plusieurs d’entre eux sont venus exprimer l’angoisse et la honte qui ont infiltré leur existence à un moment particulièrement critique. Il n’avait que 13 ans lorsqu’il a reçu un premier message de Lucie sur WhatsApp et s’est fait prendre dans cet engrenage infernal. Avant d’envoyer des photos de lui entièrement nu, le garçon avait demandé conseil à Max, qu’il considérait un peu comme son «grand frère», et qui l’avait rassuré. Mais les pressions ont continué de plus belle. Il a transmis d’autres images à un rythme quasi quotidien, il a également accepté de filmer ses coéquipiers en train de se changer dans les vestiaires.

Au procès, la victime se rappelle: «J’ai pris les menaces de Lucie au sérieux. Elle me faisait peur. Elle ne rigolait pas et j’étais très anxieux. Je n’osais plus sortir de chez moi et j’étais très mal.» Par la suite, le garçon a raté deux fois son année scolaire, il a suivi une thérapie et il a toujours beaucoup de peine à en parler. A ses côtés, sa mère est encore plus dévastée. «Il a fait souffrir toute la famille. Le pire, c’est que je connaissais ce jeune homme et que je le trouvais tellement charmant que j’étais prête à lui confier mes enfants.»

Mécanisme pervers

Les autres proies de Lucie décrivent toutes ce même mécanisme. Max, l’entraîneur, les encourageant à converser avec «cette chaudasse». La mise en scène d’une jeune femme blonde, l’insistance de celle-ci, les relances continuelles pour obtenir de nouvelles images toujours plus explicites, les séances devant la webcam via le site ooVoo, et enfin, la terreur d’imaginer leur intimité jetée en pâture sur les réseaux. «Je ne pensais qu’à ça toute la journée et toute la nuit. J’avais la boule au ventre. Si on publiait une photo de moi nu, j’étais mort. Je n’aurais plus osé sortir dans la rue et voir mes potes. J’étais obligé de céder au chantage.»

Pour ce garçon de 16 ans, les choses sont allées très loin. Il a accepté des masturbations mutuelles et filmées avec Max, lequel se prétendait également menacé, puis des fellations. A chaque fois, le prévenu lui disait qu’il fallait recommencer car Lucie n’était pas contente de la vidéo tournée dans la cave de l’immeuble. «Je n’ai toujours pas la force de tout raconter à mon père», explique le plaignant. Comme toutes les autres victimes, il n’a découvert la véritable identité de Lucie qu’au moment de l’enquête. C’est une maman, tombée sur un message intimidant affiché sur le téléphone portable de son fils, qui a alerté la police. C’était en 2013, soit quatre ans après la naissance de la maléfique Lucie.

«Du virtuel au réel»

De l’interminable acte d’accusation du procureur Yves Maurer-Cecchini, Max, 24 ans, ne conteste pas grand-chose. Défendu par Me Nicolas Gurtner, il explique avoir créé ce faux profil alors qu’il avait 16 ans, à une époque où il était tiraillé par son orientation sexuelle. «Quand j’étais petit, j’étais homophobe. C’était pour me protéger, car je ne voulais pas devenir comme eux. J’ai longtemps pensé que l’homosexualité était une maladie. Le milieu du football, très hétéro, n’arrangeait rien.»

Au début, ajoute le prévenu, il s’est lancé pour découvrir les garçons. «J’y passais deux heures par jour, c’était mon occupation principale.» Ensuite, il a voulu «passer du virtuel au réel» en imaginant ce scénario compliqué qui faisait de lui une victime du même chantage, contrainte à se prêter à des actes avec d’autres cibles afin de calmer Lucie. «Mon but était d’obtenir ce que je voulais. Je n’aurais jamais publié les photos sur les réseaux», assure Max. Tout en ajoutant… «c’est immoral».

La présidente Anne Jung Bourquin lui rappelle ses propos menaçants, le décompte des secondes de téléchargement des images pour faire monter la pression, les supplications de ses toutes jeunes proies. «J’étais dans ma bulle, dans mon jeu. Je ne me rendais pas compte du mal que je faisais.» Aujourd’hui, un séjour en prison et une thérapie plus tard, Max dit aller beaucoup mieux, assumer sa sexualité, fréquenter des bars gays et ne plus se préoccuper du regard des autres. «Je ne voulais pas causer tout ce malheur», a-t-il ajouté en tentant de faire ses excuses aux victimes présentes. Certaines les ont acceptées. D’autres pas.

*Prénom fictif

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