Une échéance clé. Le 1er juin au soir, l'UDC sera confrontée au bilan de ses cinq premiers mois dans l'opposition. Elle s'est fixé pour ambition de faire le ménage à l'interne, en excluant Eveline Widmer-Schlumpf avec la section grisonne. Et, le même jour, de gagner seule contre tous devant le peuple, avec l'initiative «pour des naturalisations démocratiques». Si la première partie du programme paraît réglée comme du papier à musique – le comité central se prononcera dimanche pour l'expulsion de l'UDC grisonne – la seconde semble aujourd'hui bien incertaine.

Le parti joue gros. Ce n'est pas un hasard s'il tente un dernier coup de force. Cette semaine, la campagne sur les naturalisations a été réorientée, ciblant davantage encore la «criminalité naturalisée», à la suite d'un renversement des sondages en faveur du rejet. L'UDC espère encore un retournement de situation comme celui qui s'était opéré en 2004, sur les naturalisations facilitées (lire encadré). Mais à l'interne, on ne se fait guère d'illusions.

Habituellement, un parti qui échoue devant le peuple tout en parvenant à ratisser au-delà de sa base électorale à hauteur d'une dizaine de points de pourcentage peut se féliciter d'un score honorable. «Cette fois, c'est différent, juge Hans Hirter, politologue à l'Université de Berne. Le parti pourra certes dire que l'initiative a été lancée avant le 12 décembre. Mais, même si la campagne a été moins virulente que prévu, il a tout de même investi énormément d'argent, sur un sujet qui émane historiquement de son patrimoine. De facto, l'UDC passe là son premier examen de force d'opposition. Elle doit montrer que le peuple est derrière elle. Dès lors, une défaite, même avec un score honnête de 40%, serait perçue comme un échec.»

«Le parti a lui-même sabordé son projet»

Pascal Sciarini, professeur à l'Université de Genève, relativise: «Par le passé, l'UDC a perdu beaucoup de votations, cela ne l'a pas empêchée de progresser sur le plan électoral. Et le simple fait qu'elle joue sur son terrain, qu'elle monopolise le thème de la politique des étrangers lui rend service. Toutefois, il est évident que l'UDC teste, dimanche, sa capacité de nuisance, essentielle pour le parti d'opposition qu'elle entend incarner.» En clair, alors que deux autres objets soutenus par la droite nationaliste – l'initiative dite muselière et celle «pour une santé de qualité» – paraissent voués à l'échec, perdre sur le troisième grand tableau le même jour ferait «tache».

En outre, une défaite sur les naturalisations révélerait une brèche dans le mécanisme des campagnes de l'UDC, généralement si bien huilé. Cette fois, relèvent à la fois observateurs et parlementaires, l'UDC n'a pas manœuvré de façon optimale. Le parti a visiblement tergiversé: il aurait pu miser sur l'argument des droits populaires. «Tout l'enjeu était de nous positionner comme le parti qui défend l'autonomie des communes, le fédéralisme, les droits populaires», relève le conseiller national Yves Nidegger. Mais la hiérarchie alémanique a préféré axer son discours sur les étrangers et la criminalité, «alors même que dans ce domaine-là, une acceptation ou un refus du projet resterait sans conséquences concrètes», concède le Genevois.

Selon un élu, Christoph Blocher lui-même serait déçu de la campagne. Pour la première fois, il ne serait pas parvenu à imposer sa vision des choses, qui consistait à jouer sur les droits populaires. Une première: le Zurichois a pour habitude d'arrêter des stratégies, de confier des missions, de diriger. D'autres têtes pensantes montreraient-elles soudain certaines réticences face au grand manitou? «Des questions se posent: nous ne pouvons pas tout miser sur Christoph Blocher, parce qu'il suscite des réactions de rejet hors de notre parti. Et l'expulsion de la section grisonne n'arrange pas les choses», témoigne une voix.

En effet, souligne Hans Hirter, au sein d'un électorat de centre droit sensible à la proposition de l'initiative, une partie dira non par hostilité à l'égard de l'UDC. Le verdict d'Otto Ineichen, radical favorable à l'initiative, est sans appel: «L'UDC avait tout en main pour gagner, mais elle a elle-même sabordé son projet en ciblant machinalement les criminels. Elle va perdre face à des adversaires pourtant timides et désunis.»

A cette lumière, si l'initiative finit bel et bien par échouer, le parti de Christoph Blocher perdrait davantage qu'une simple votation. Il encaisserait une première défaite depuis belle lurette dans son domaine de prédilection. Sa machine de campagne en sortirait grippée, sa figure charismatique affaiblie, sa puissance d'opposition remise en question. Sans même que les autres partis n'aient véritablement eu à combattre.

Comment combattre?

Il faudrait alors remonter la pente sur d'autres terrains. En septembre, il n'y aura pas de votation. Et en novembre, les objets soumis au peuple (droit de recours et légalisation du cannabis) ne concernent pas la droite nationaliste. Il resterait, bien sûr, le domaine de l'éducation, et la capacité de l'UDC à apporter un coup de frein à Harmos. «Par ailleurs, assure Hans Fehr, dès la fin juin, nous devrions entamer la récolte des signatures pour un référendum sur la libre circulation. L'UDC continuera donc à peser très fortement sur le débat.»

Ce qui n'empêche pas certains de s'interroger: le parti a basculé dans l'opposition en clamant qu'il mènerait une opposition «constructive» et pragmatique. Force est de constater un glissement vers une opposition de principe. «Je ne suis pas sûr que cela soit très porteur, soupèse un conseiller national. Nous aurons un premier élément de réponse dimanche. Si l'initiative est acceptée alors même que nous nous débarrassons de la section grisonne, ce sera bon signe. Sinon…»