L’immobilisme, gage du succès de la Suisse. Cela fait 164 ans que la Confédération vit avec le même système de gouvernement collégial, héritier du Directoire français. Un gouvernement d’égaux, élus par le Parlement, mais qui a du succès. Malgré la sinistrose qui accompagne l’histoire de ce pays, les crises de ses industries textile et horlogère et aujourd’hui bancaire, les soubresauts de la politique européenne, la prospérité de la Suisse semble inaltérable.

Régulièrement, pourtant, apparaissent ici ou là des velléités de réforme du gouvernement, accusé de naviguer à vue, d’administrer plutôt que de gouverner, d’encourager la départementalisation et l’irresponsabilité collective.

Mais pourquoi changer un modèle politique aussi stable? Pour reprendre le mot du conseiller d’Etat genevois François Longchamp: 164 ans d’immobilisme nous contemplent. Dans cette optique, l’initiative de l’UDC, le plus conservateur des partis gouvernementaux, pour faire élire les conseillers fédéraux par le peuple est assez incompréhensible. On connaît les arguments que lui oppose le Conseil fédéral: l’initiative conduirait à une personnalisation de la vie politique incompatible avec le système collégial, elle aboutirait à une partitocratie en renforçant le rôle des hommes d’appareil lors de l’élection, alors que précisément l’UDC prétend libérer le gouvernement du poids des partis et du parlement. Les ministres seraient alors soumis à la dictature des sondages d’opinion.

L’initiative, parce qu’elle bouscule des supposées vertus helvétiques, a peu de chances d’être acceptée. On peut pourtant se demander si les réformistes, tous ceux qui dans ce pays estiment qu’il est grand temps d’adapter le système de gouvernement à un environnement plus exigeant, plus rapide, plus mouvant, n’auraient pas intérêt à soutenir le texte de l’UDC. A vues humaines, c’est la seule perspective de changement un peu crédible.

Depuis vingt ans, aucune des réformes lancées par les réformistes modérés, comme les radicaux Gilles Petitpierre et René Rhinow, ou par le Conseil fédéral n’a dépassé le stade des études. Elargissement du nombre des membres du Conseil fédéral, gouvernement à deux cercles, l’un constitué par les conseillers fédéraux, l’autre par des ministres délégués, augmentation des secrétaires d’Etat, élection d’un président pour quatre ans: le Conseil fédéral lui-même, aidé par les partis, s’est toujours arrangé pour qu’on en reste là. Même la proposition minimale d’un mandat de deux ans pour la présidence est en passe de se heurter à une opposition régionaliste et politique au parlement.

C’est peut-être une spéculation de joueur de casino, mais pourquoi ne pas miser sur une initiative dont le seul mérite serait d’ébranler un système fossilisé? Car très rapidement on se rendra compte que l’élection par le peuple, parce qu’elle présente plus de problèmes que de solutions, ouvrira la voie à d’autres réformes. Si le seul but est de mettre le système politique suisse en mouvement, l’initiative de l’UDC est un excellent moyen. Ses auteurs n’ont sans doute pas voulu cela.