Ce n'est pas une première, mais cette fois le terrain d'entente de l'alliance contre nature entre l'UDC et une grande partie de la gauche ne laisse pas de surprendre: le programme d'armement 2004. Ensemble, les parlementaires de la droite nationaliste et une frange majoritaire du Parti socialiste et des Verts veulent faire capoter, jeudi en débat de détail au Conseil national, la partie la plus controversée des achats souhaités par le Département de la défense. Si le sort de la conversion de 12 chars Léopard en engins de génie et de déminage (129 millions de francs) paraît désespéré, l'achat de deux avions de transport Casa (109 millions) est aussi en grand danger. La gauche se fait donc l'alliée objective de la volonté de l'UDC de remettre en cause l'engagement de soldats suisses à l'étranger dans des missions de paix, pourtant approuvé par le peuple dans le cadre d'Armée XXI.

Sur le fond, la majorité des socialistes qui voteront demain le rejet des chars de déminage et des avions de transport le feront au nom des économies auxquelles doit se plier la Confédération. La logique qui prévaut au PS peut être résumée en une formule lapidaire: des coupes ont été nécessaires dans les domaines qui nous sont chers, pas question que l'équipement militaire y échappe.

Mais une autre tendance, plus fondamentale, émerge, emmenée par les Verts. Celle-ci remet désormais en question la doctrine de l'engagement de l'armée suisse à l'étranger, même pour des missions pacificatrices. Cette addition de contestations n'est pas anodine: deux tiers de l'électorat de gauche avaient soutenu Armée XXI, garantissant son succès en votation.

Josef Lang (Verts/ZG), militant antimilitariste, rappelle l'initiative parlementaire déposée par son groupe lors de la session d'automne, qui demandait un moratoire sur les interventions de l'armée à l'extérieur du territoire suisse. Pour l'historien zougois, le contexte qui a présidé à la volonté de participer à des missions de maintien de la paix a radicalement changé: «Même si elle n'a pas touché directement la Suisse, la guerre en Irak, par le désastre humain et la violation du droit international qu'elle représente, a ébranlé les convictions de nombreuses personnes de gauche. Qui plus est, l'ONU, qui devait jouer un rôle central dans la sécurité militaire, est marginalisée.» Josef Lang ajoute un argument plus politique: «Pourquoi l'armée suisse est-elle tant intéressée à son engagement extérieur? Parce que son rôle à l'intérieur du pays est remis en question.»

Dans la droite populiste, on retrouve, avec une signification différente, le même genre d'arguments. Membre de la commission de sécurité comme Josef Lang, André Bugnon (UDC/VD) pensait que les missions complémentaires de l'armée (tâches de police, surveillance des ambassades, etc.) donneraient une consistance nouvelle à l'institution. «C'est le contraire qui s'est produit, elles donnent du crédit à ceux qui pensent qu'il faudrait la supprimer.» Or l'UDC veut au contraire une armée de milice qui puisse «maintenir son rôle de défense du territoire suisse en rapport avec la situation actuelle». Ce rôle ne passe pas par un engagement à l'étranger, quel qu'il soit: les deux avions de transport en étant l'expression tangible, ils seront donc refusés par les démocrates du centre, comme tout autre objet lié à ce type de missions.

André Bugnon admet avoir soutenu Armée XXI, mais parce que «c'était un paquet plutôt positif». Le viticulteur de Saint-Prex pense que le peuple suisse n'aurait pas accepté les missions à l'étranger comme élément isolé. Il reproche en outre au Conseil fédéral de s'éloigner du concept de neutralité en accélérant cet engagement extérieur.

Ulrich Schlüer (UDC/ZH) a déposé au nom du groupe UDC une motion qui demande l'abrogation des missions de l'armée à l'étranger. «Le peuple a donné une autorisation, pas un ordre de mission permanent, alors que le contexte était à l'édification des Etats voyous par les forces du bien, ironise le Zurichois. Mais aujourd'hui notre partenaire mène la guerre, et l'OTAN a une stratégie impérialiste. La coopération internationale amène-t-elle la sécurité? Demandez aux Espagnols!»

Les partisans des avions de transport ont deux stratégies différentes. Au centre droit, on veut croire que la majorité qualifiée (requise puisqu'il faut franchir l'obstacle du frein aux dépenses) sera acquise, comme le confirment Duri Bezzola (PRD/GR) et Christophe Darbellay (PDC/VS), qui indique que plusieurs membres de son parti diront oui «du bout des lèvres». De son côté, Boris Banga (PS/SO) propose de repousser la décision, notamment pour mieux explorer des alternatives moins coûteuses (leasing ou coopération avec d'autres pays). «Si le Conseil national dit non maintenant aux avions, il enverra un très mauvais signal politique», déplore le maire de Granges.