On s'attendait à ce que l'UDC en tire parti dans sa campagne contre Schengen et l'on n'est pas déçu. Ce qui restera dans l'histoire comme «le scandale des visas», soit l'octroi extrêmement laxiste par les représentations allemandes de visas aux ressortissants de pays de l'Est, s'inscrit, outre-Rhin, dans la lutte engagée par l'opposition CDU/CSU pour venir à bout de la coalition rose-verte au pouvoir, très affaiblie. Personnage le plus populaire du gouvernement, le ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer, qui a admis ses erreurs dans cette affaire, est l'homme à abattre. L'UDC pêche donc des arguments et des chiffres dans le contexte d'une bataille électorale où l'exactitude des faits n'est pas le premier souci des intervenants. Dans une annonce destinée à la presse écrite, elle les arrange ensuite à sa manière dans un mélange inextricable de mensonges, d'affirmations invérifiables et d'amalgames. Cette publicité politique, que l'on doit aux talents de Gregor Rutz, secrétaire général de l'UDC suisse, est assez emblématique des pratiques de ce parti. Elle a commencé à fleurir dans la presse romande et à l'occasion de sa première parution dans Le Temps, nous en tentons un décryptage.

«Entre 1998 et 2003, le gouvernement qui dirige l'Allemagne a établi, en masse et sans contrôle, des visas Schengen.» Le scandale des visas résulte d'une directive du directeur du Ministère des affaires étrangères, Ludger Volmer, du 3 mars 2000, qui enjoignait aux consulats de certains pays de ne pas faire de difficultés aux demandeurs de visas et de tamponner le document même en cas de dossier incomplet. Cette directive a été durcie en juin 2002 et le retour à la normale dans les modalités d'octroi des visas date de mars 2003. Les visas à problèmes ont été délivrés entre mars 2000 et mars 2003 et pas entre 1998 et 2003, comme le prétend l'annonce.

L'Office allemand de la police criminelle aurait prétendu «qu'environ 90% des détenteurs d'un visa Schengen sont des criminels et/ou des travailleurs au noir». Ledit office (lire ci-dessous) dément que quiconque relevant de son autorité ait pu faire cette affirmation. Selon les recherches du Temps, il s'agit probablement de propos tenus par un député européen CSU (opposition chrétienne-démocrate) à Strasbourg. C'est comme si la presse allemande se fondait sur des déclarations d'Oskar Freysinger pour établir la matérialité des faits sur une question de politique intérieure suisse.

La statistique sur les travailleurs au noir ukrainiens n'a aucun sens par rapport aux autres chiffres, à moins que l'on ne doive en déduire qu'il y a 825 000 criminels ou travailleurs au noir ukrainiens dans l'espace Schengen (90% de un million moins 75 000), mais un graphique fait toujours sérieux dans le paysage.

Le gouvernement allemand aurait aussi donné, sans contrôle, des visas à 100 000 Albanais et à 250 000 Chinois. Il y a apparemment eu un certain laxisme dans la distribution de visas aux Albanais. Pour les Chinois, l'on n'en sait rien, comme l'on ne sait pas très bien comment l'on peut affirmer que la mafia a manipulé la distribution des visas. S'agissant des Chinois, l'explication est plutôt à chercher dans le fait que les Allemands, comme les Suisses, ont manifesté la volonté d'accueillir le maximum de touristes célestes. C'est Christoph Blocher qui le dit.

Gregor Rutz maintient pour sa part qu'il est sûr de ses chiffres, et que la réalité est même chaque jour pire. Il est ainsi persuadé que plus de 5 millions de faux touristes séjournent illégalement dans l'UE avec un visa Schengen. Une fois déduits le million d'Ukrainiens et 350 000 Albanais et Chinois, cela fait tout de même encore 3 650 000 faux touristes à identifier. Mais pour l'UDC, le but est atteint, après avoir posé un certain nombre de chiffres impressionnants, on les utilise pour faire peur. Ces millions d'illégaux pourront entrer librement en Suisse. Pour achever la démonstration, l'amalgame est fait entre détenteur d'un visa Schengen et criminel, prostituée, abuseur du droit d'asile et parasite.