Référendum contre le projet de réseaux de soins, acquisition de l’avion de combat, libre circulation des personnes, pour Le Temps, les deux candidats socialistes au Conseil fédéral ont accepté de commenter les questions débattues samedi par l’assemblée des délégués du PS

Le Temps: Le PS rejoindra le référendum des médecins contre les réseaux de soins « Managed Care », projet qui avait au moins l’avantage de résoudre la question de la compensation des risques. En cas de rejet, faudra-t-il attendre encore cinq ans pour trouver une solution ?

Alain Berset: Je suis convaincu que les réseaux de soins intégrés peuvent apporter des avantages très intéressants dans la coordination et l’amélioration de la qualité des soins pour les patients. Je suis convaincu qu’il faut aller dans cette direction. Mais je regrette que le compromis qui aurait permis de limiter la participation individuelle aux frais médicaux ait échoué au Parlement. Les charges des assurés ne cessent de s’alourdir. Il y aura vraisemblablement un vote populaire. Si ce projet échoue devant le peuple, il faudra le reprendre en tenant compte du vote populaire.

Pierre-Yves Maillard: La compensation des risques est un point positif de ce projet avec l’interdiction faite aux assureurs d’investir dans les fournisseurs de prestations, les réseaux de soins. Mais l’erreur originelle aura été de vouloir amener les assurés au Managed Care par les pressions économiques. Or, depuis le début, la Conférence des directeurs de la santé et les cantons ont dit que les réseaux de soins apportaient des améliorations pour autant que ce soient d’abord les malades qui y accèdent. Car c’est sur les maladies graves qu’il y a de la marge pour une amélioration. Cela suppose une attractivité par la qualités des prestations. Quand vous êtes gravement malade, ce n’est pas pour 200 ou 300 francs de différence que vous allez choisir un réseau de soin. C’est pour la qualité de l’offre. Or, le signal que l’on donne par la contrainte économique est inverse : les gens se disent que là où c’est plus cher c’est parce qu’il y a une meilleure qualité de prestations. On risque de voir les personnes bien portantes choisir les réseaux de soins alors que les malades vont rester en dehors. Le Conseil fédéral a encore un atout à jouer en concrétisant ce qu’il entend par compensation des risques; cela peut encore un peu modifier le débat avant la votation en rééquilibrant le projet. Je regrette aussi que l’on ait renoncé à l’obligation de contracter. Il faut que les initiatives privées qui ont fait leur preuve puissent proposer leurs services et que leurs prestations soient ainsi remboursées par tous les assureurs.

Est-ce que l’opposition des socialistes à l’achat de l’avion de combat ne cache pas en réalité une volonté de réduire, voire de supprimer l’armée selon la ligne décidée par le congrès du PS à Lausanne ?

Alain Berset: Non. Pour ma part, je suis favorable a une armée qui soit adaptée aux besoins que nous avons et j’ai voté contre la proposition de supprimer l’armée lors du congrès de Lausanne. Au Conseil des Etats, j’ai soutenu le projet du Conseil fédéral pour une armée de 80 000 hommes avec le budget en conséquence. Mais je suis aussi opposé à l’achat de nouveaux avions de combat et regrette que le peuple n’ait pas la possibilité de se prononcer sur un tel achat. Je crains que cela exige des coupes dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures, de la formation ou dans la politique sociale. Il faut bien sûr que les taches de police aérienne puissent être remplies, mais nous avons déjà des avions capables de remplir ces missions et je ne suis pas convaincu par la nécessité d’acheter de nouveaux appareils.

Pierre-Yves Maillard: Comment investir trois milliards dans des avions de combat, alors que par ailleurs on manque de gardes-frontières ou de forces de police. La criminalité augmente dans les villes. On doit se poser la question des priorités financières. Bien sûr, il y a des retombées industrielles non négligeables avec l’acquisition de l’avion; mais on pourrait aussi les obtenir avec des commandes ferroviaires ou d’autres infrastructures.

Le soutien de la population à la politique européenne du Conseil fédéral et à la libre circulation s’érode. L’UDC n’a-t-elle pas eu raison d’alerter l’opinion avec son initiative contre l’immigration massive ?

Alain Berset: Je suis convaincu que la libre-circulation est profitable pour la Suisse, parce qu’elle a permis de soutenir la création d’emplois et parce que les pays qui nous entourent sont nos plus importants partenaires commerciaux. J’ai donc toujours soutenu la libre-circulation, mais avec des mesures d’accompagnement résolues, comme cela a toujours été promis à la population. Il faut poursuivre dans cette voie. Ce qui me préoccupe est de sentir que le soutien à la voie bilatérale s’érode. On le voit dans les votations populaires : le premier paquet d’accords bilatéraux a été accepté par 67 % de la population, mais ce soutien n’était plus que de 55 % pour les bilatérales II. Cette érosion est un signal. Il y a des problèmes importants provoqués par l’insuffisance des contrôles sur le marché du travail. On relève beaucoup trop de cas de sous-enchère salariale ou des abus provoqués par la présence de faux indépendants. Il faut donc élargir et renforcer encore les contrôles et les sanctions. La pression sur le logement dans la région lémanique ou zurichoise, qui empêche les gens de se loger à un prix convenable, nécessite aussi une intervention politique pour soulager ce marché.

Pierre-Yves Maillard: Le problème de la limitation de l’immigration est qu’elle est indifférenciée. Si aujourd’hui on coupe le recrutement dans l’Union européenne pour les hôpitaux, les EMS et la construction, on aura beaucoup de problèmes à les faire fonctionner ou à construire. On manque de personnel qualifié dans ces secteurs. Le vrai problème est la sous-enchère salariale là où il existe du personnel suisse que l’on n’emploie pas parce qu’il faudrait le payer plus cher. Il faut donc casser l’avantage économique qu’il y a à aller chercher des forces d e travail à l’étranger. Ce sont les meures d’accompagnement. Je demande donc beaucoup plus de contrôles et des sanctions beaucoup plus dures. Il faut plus d’inspecteurs du travail. Et là, nous avons de la marge. Il y a dix fois plus de gens qui contrôlent le stationnement que les chantiers et les salaires.

Le PS se dit attaché à un système de concordance qui accorde des sièges au Conseil fédéral en fonction de la force des partis, mais en même temps hésite à accorder son deuxième siège à l’UDC. N’est-ce pas contradictoire ?

Alain Berset : Effectivement, la concordance signifie que les grands partis doivent être représentés au gouvernement, car c’est la seule manière de s’assurer que les grands projets obtiennent le soutien du parlement et du peuple. C’est une conséquence directe de la démocratie directe. Cependant, nous assistons à un émiettement des partis politiques. La force des partis n’est plus la même qu’en 1959 et il faut certainement en tenir compte. D’un autre côté, le renvoi de conseillers fédéraux en fonction devrait rester l’exception. Tout cela crée une tension politique qu’il s’agit de résoudre. Je souhaite donc que les discussions entre groupes parlementaires permettent l’élection d’un Conseil fédéral équilibré, capable de faire passer ses projets. Cela doit se passer de manière transparente et coordonnée. Il s’agit de trouver une solution qui soit équilibrée pour le bien du pays.

Pierre-Yves Maillard: L’arithmétique est implacable. Elle donne le droit à deux sièges à l’UDC. Par contre, elle ne donne pas le droit au bloc UDC d’avoir quatre conseillers fédéraux. Même si le PLR aura du mal à défendre ses deux sièges, il y a une difficulté à ne pas réélire des personnes qui ont bien fait leur travail; cela vaut aussi pour Eveline Widmer-Schlumpf. Voilà les contraintes face auxquelles chaque parti devra faire ses choix. Personnellement, je crois qu’il y a dans la population une volonté d e faire travailler les grands partis ensemble. Compte tenu de cette réalité politique incontournable, il vaudrait mieux que le peuple fasse les arbitrages lui-même.