Le scandale des visas en Allemagne est apparu comme une aubaine pour les adversaires de Schengen, qui se promettent d'en faire l'un des arguments phares de leur campagne. Plus de cinq millions de faux touristes ayant un visa Schengen séjournent illégalement dans l'UE, assure dans une annonce qui paraîtra prochainement le comité romand contre Schengen, qui n'attendent que la suppression des contrôles à la frontière pour envahir la Suisse. Dans un mélange de chiffres, de spéculations et de déductions, ledit comité, qui ne fait que reprendre l'argumentaire du service de presse du parti, fait l'amalgame entre titulaire d'un visa Schengen et criminel ou travailleur au noir, pour affirmer que «les visas Schengen nous apportent criminalité et travail au noir». Un million d'Ukrainiens, 100 000 Albanais, 250 000 Chinois, dont les demandes de visa ont été manipulées par la mafia, sont entrés librement en Allemagne et la Suisse n'aura plus le droit de protéger ses frontières. «Criminels, prostituées, travailleurs au noir, abuseurs du droit d'asile et autres parasites sociaux provenant de l'Est, des Balkans ou d'Afrique pourront entrer librement en Suisse», dénonce le comité anti-Schengen.

Après avoir vainement demandé un débat urgent au cours de cette session de printemps, le groupe UDC aux Chambres fédérales s'est rabattu lundi sur l'heure des questions au Conseil national, à l'occasion de laquelle il a effectué un tir groupé. Quelles mesures le Conseil fédéral a-t-il prises pour protéger la Suisse du crime organisé en cas d'adhésion à Schengen? Quels autres pays européens ont pratiqué une politique similaire à celle de l'Allemagne? Faut-il avoir peur d'une invasion par les Chinois? Cinq conseillers nationaux démocrates du centre s'étaient donné le mot pour faire dire à Christoph Blocher ce qu'ils souhaitaient entendre. Ils ont sans doute été quelque peu déçus, dans la mesure où le chef du Département de justice et police a répondu de façon plutôt objective.

Ce qui est déterminant pour la Suisse, a exposé en substance Christoph Blocher, ce sont les mesures que va prendre l'Union européenne. La Commission européenne a ouvert une enquête et l'Allemagne a fait de même. En attendant les résultats de ces enquêtes, la Suisse ne peut pas prendre position de façon approfondie. Ce qui est sûr, a poursuivi Christoph Blocher, c'est que les conditions d'octroi du visa vont être réglementées de manière plus sévère. Et grâce à la base de données des visas Schengen, le «visa shopping» ou une croissance subite des visas octroyés aux ressortissants de certains pays pourront être identifiés plus rapidement. Si elle adhère à Schengen, la Suisse, ajoute Christoph Blocher, pourra soit opposer son veto, soit demander à être consultée sur l'octroi de visas dans certains pays considérés comme problématiques, dont la liste n'est pas publiée. Peu importe qui est responsable d'une politique abusive, que ce soit le ministre des Affaires étrangères ou un fonctionnaire, les autres pays membres de Schengen peuvent demander l'arrêt d'une telle pratique.

Le Conseil fédéral n'a pas jugé nécessaire de tirer des conséquences du scandale des visas en Allemagne. Il n'a par ailleurs aucune information lui permettant de penser que d'autres pays ont rencontré des problèmes aussi graves que l'Allemagne dans l'octroi de visas et n'a pas connaissance d'abus semblables. Il est vrai, concède Christoph Blocher, qu'il est difficile, une fois que la crise a éclaté, de dire s'il y a eu abus ou pas. Deux cent trente mille visas ont été accordés par les Allemands en Chine, n'y a-t-il pas eu abus? s'inquiète le Saint-Gallois Toni Brunner. La Suisse, répondra encore Christoph Blocher, a eu exactement la même politique que les pays européens, c'est-à-dire qu'elle a essayé d'attirer le maximum de touristes chinois.

Egalement opposée à Schengen, l'extrême gauche a joué lundi sa propre note dans le concert des opposants. Ses trois conseillers nationaux ne comptent apparemment pas trop sur leur pouvoir de conviction au Palais fédéral. Ils lancent un appel aux parlementaires européens pour qu'ils s'opposent à Schengen, au motif que l'accord protège le secret bancaire suisse, «obstacle fondamental à une lutte efficace contre les formes graves de criminalité économique, le blanchiment d'argent, la soustraction fiscale».