C’est dans sa maison de Martigny que nous avons rencontré Pascal Couchepin, très en forme. Composition du gouvernement, montée de l’UDC, crise migratoire et vie après le Conseil fédéral: il n’a éludé (presque) aucune question.

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Le Temps. La campagne pour les élections fédérales a été décrite comme morne, sans relief. Est-­ce un constat que vous partagez?

Pascal Couchepin: Oui. Mais les campagnes précédentes n’étaient pas très vigoureuses non plus. Cette année, le problème migratoire était au cœur des préoccupations, mais il n’a pas vraiment été un objet de clivages entre partis, car l’UDC s’est assez rapidement rendu compte qu’une position rigide était intenable. On assiste par ailleurs depuis des années au phagocytage des thèmes nouveaux par les partis installés. Prenez l’environnement: aujourd’hui, tout le monde souhaite des solutions, pas seulement les Verts. Pour la politique migratoire, l’UDC ne peut plus jouer, sinon en allant dans les extrêmes, car les autres partis ont fait leur boulot.

– C'est le cas aussi de Simonetta Sommaruga?

– C'est une socialiste qui dirige le DFJP, qui encadre l’asile, et on ne peut pas dire qu’elle mène une politique laxiste. Les radicaux ont fait des propositions, le PDC de temps en temps saute aux extrêmes avant de redevenir humaniste. Les grands thèmes qui pourraient cliver sont devenus communs et il n’y a plus que des nuances. Sauf peut-être à propos de l’UE.

– Selon les sondages, l’UDC et votre parti, le PLR, progressent. Cette «droitisation» du parlement est­-elle une bonne nouvelle pour vous?

– «Droitisation»? Dites­-moi en quoi consiste la «droitisation»? En quoi le PLR est-il à droite? C’est un parti populaire, de centre­-droit, qui veut un certain ordre. Il est pour la défense nationale, pour une ouverture, mais pas à pas, vers l’Europe, pour un contrôle de l’immigration, tout en respectant les droits de l’homme, et pour qu’on ne court pas d’aventures financières avec les systèmes sociaux avec le risque sinon de faire un retour en arrière brutal qui serait dommageable. Selon votre analyse, la gauche serait quoi? Elle prétend être d’accord avec la défense nationale et reconnaît que la sécurité sociale a des problèmes financiers. Nous ne parlons donc que de nuances. La «droitisation» est un terme péjoratif.

– Diriez­-vous que les socialistes se sont «gauchisés»?

– Les socialistes, avec leur base électorale actuelle de bobos, peuvent difficilement avoir encore le couteau entre les dents, si jamais ils l’ont eu un jour. Ils ont encore des élans venus des profondeurs de l’histoire, mais je ne pense pas qu’ils se soient “gauchisés”. Les Verts sont plus intégristes que les socialistes.

– Vous reconnaissez­-vous toujours dans le PLR de Philipp Müller, qui n’est plus le même que lorsque vous y avez adhéré?

– Mais ce n’est pas vrai! Dites­-moi en quoi il a changé, à part le fait que le monde a évolué. Philipp Müller est devenu très modéré sur les questions migratoires. Il était plus dur avant d’arriver à Berne, mais les responsabilités nationales l’ont changé. Je me reconnais aisément dans ses positions malgré certaines nuances. Il a notamment été très bon et constant sur le dossier européen. Concernant l’asile, les procédures doivent être appliquées. S’il est vrai que des réfugiés érythréens rentrent parfois dans leur pays, alors il est normal de les renvoyer.

– L’UDC mérite­-t-­elle un deuxième siège au Conseil fédéral? A quelles conditions?

– Mériter est un terme moral que je refuse dans ce cas-­là.

- «A droit à», alors...

– Il n’y a pas de droit.

– «Peut prétendre à» un deuxième siège...

– Bien entendu que l'UDC peut prétendre à un deuxième siège. Tout comme le PDC, d'ailleurs. Là aussi, Philipp Müller est intelligent quand, en conformité avec les principes humanistes de notre parti, il souligne que nous ne voulons pas d'un partenaire qui a pour but d’annuler notre adhésion à la Convention européenne des droits de l’homme ou de saboter les accords bilatéraux. Donner un siège à l’UDC pour donner un siège à l’UDC ne me paraît pas utile. Il faut quelqu’un susceptible de n’être pas là simplement pour bloquer le Conseil fédéral, mais pour chercher des solutions de compromis.

– L'UDC n'est-elle pas elle-même son meilleur ennemi avec des prétendants peu crédibles?

– Croyez-vous vraiment qu’ils ont envie d’un deuxième siège? J’ai les plus grands doutes. L'UDC a démontré par le passé de grandes difficultés pour choisir son personnel. L’exemple de ce pauvre Bruno Zuppiger est dramatique (désigné candidat officiel en 2011 avec Jean-François Rime, il a dû retirer sa candidature après des allégations d’irrégularités dans une affaire d’héritage révélée par la Weltwoche, ndlr). Nous assistons aujourd'hui à une sorte de valse où le président Toni Brunner dit avec raison qu’il n’est pas fait pour ça. Où le nom d’Adrian Amstutz est lancé, avant que ce dernier ne dise qu’il n'a ni l'envie ni le tempérament pour être membre d’un collège. Où un coup de fil est passé à Guy Parmelin, qui a refusé d’être conseiller d’Etat et qui a fait perdre la majorité à la droite vaudoise. Tout ça ne donne pas une impression de sérieux pour le premier parti de Suisse. Ils sont assez bons tactiquement, j’en conclus donc qu’ils n’ont pas envie de réussir. Pour gémir et pour pouvoir réclamer ensuite, non pas deux, mais trois sièges!

– Dans le scénario d’un deuxième siège UDC, doit­-il impérativement être latin?

– Bien sûr que non. Car ce parti est un parti suisse allemand, même s'il connaît un certain succès en Suisse romande. Les Romands n’ont aucune influence dans ce parti. Pour moi l’exemple criant, c’était l’annonce faite il y a quelques temps que Christoph Blocher, Christoph Morgeli et Roger Köppel allaient venir cathéchiser les Lausannois (ndlr, soirée à Lausanne du 2 octobre). Cela démontre bien que les Romands comptent pour beurre dans ce parti.

– Même Oskar Freysinger?

– Je ne suis absolument pas sûr que Christoph Blocher le voudrait à un poste plus important que celui qu’il occupe actuellement.

– Quelle est l'utilité d'un parti comme l'UDC?

- Vous ne pouvez pas dire au peuple qui à 26­, 27 ou 28% élit ce parti qu’il fait quelque chose d’inutile. Je combats leurs idées, mais je ne vais pas dire qu’ils n’ont pas le droit d’exister. Le grand problème, c'est qu’on voit bien ce qu’ils ne veulent pas, mais on ne voit pas ce qu’ils veulent. Quand je discute avec un UDC, j’obtiens rarement des réponses applicables.

– Que pensez-vous d’Eveline Widmer-Schlumpf?

- Elle fait un travail remarquable. J’ai eu l’occasion de collaborer avec elle pour l’assainissement d’UBS. Elle adore résoudre des problèmes très concrets.

– Quelles sont vos principales sources d’inquiétude pour l’avenir de la Suisse?

– L’avenir de nos relations avec l’UE. Et la situation économique mondiale, dans laquelle nous sommes immergés. On fait plus de commerce avec le Bade-Würtemberg qu'avec les Etats-Unis. Notre économie se diversifie lentement, nous restons largement dépendants de l'UE.

– Et à l'intérieur?

– Il faut réussir sur la durée l’intégration des nouveaux arrivants en Suisse. Faire en sorte que le chômage ne devienne pas une «solution» pour des Suisses ou des étrangers, comme c’est le cas en France. J’ai été cinq ans ministre des institutions sociales. On a réussi à presque assainir l’AI, maintenant il faut assurer l’avenir de l’AVS et du deuxième pilier. Les propositions restées après le débat au Conseil des Etats nous conduisent à un équilibre jusqu’en 2030. C’est insuffisant. Abandonner la notion d’âge de retraite pour l’âge de référence est un premier pas vers la flexibilisation à la hausse. Moi cela fait maintenant huit ans théoriquement que je touche l’AVS ­– je l’avais retardée –­, mais je vois des gens de plus de 65 ans qui continuent de travailler un peu.

– La Suisse dépense-t-elle trop?

– Je me livre parfois à un petit calcul: la Suisse dépense près de 5 milliards par an pour la défense nationale, 4 pour l’agriculture, 4 dans le domaine de l’assurance maladie de la part de la Confédération, quelques milliards pour les transports: faites l’addition, c’est déjà pas mal. Aucune de ces dépenses ne me paraît contestable. Et maintenant, nous commençons à subventionner à tout casser l’énergie au nom de l’environnement, alors que nous n'avons jamais produit autant de CO2. A­-t-­on vraiment les moyens d’ouvrir un nouveau chapitre de subventionnement massif? N’y a-t-il pas un moment, comme le dit un proverbe arabe, où c’est le dernier brin de paille qui rompt le dos du chameau? Je suis pour des mesures en matière d’environnement, mais je constate que les résultats ne sont pas là. Regardez le scandale VW, où l’Etat a subventionné des véhicules qui trichaient.

– Le corps mort d’un petit Kurde de Syrie retrouvé sur la plage de Bodrum a suscité une vague d’émotion et provoqué des élans de générosité, assez vite retombés. Comment jugez­-vous l’attitude de la chancelière allemande dans le dossier migratoire? 

– Cette image est effroyable. J’ai neuf petits-enfants. Trois ou quatre appartiennent à cette classe d’âge. J’admire d’un côté l’attitude d’Angela Merkel, car elle a pris un risque en se montrant très généreuse avec les Syriens, mais elle a dû revenir en arrière. Reste que l’Allemagne fait un effort gigantesque, qui d’ailleurs lui servira dans dix ou quinze ans puisque le pays connaît un déficit démographique important. La Suisse comble aussi son déficit démographique chaque année par l’immigration. Sans cet apport, de multiples industries n’auraient pas survécu. C’est un tissu qui a été nourri grâce aux migrants. On ne peut pas prendre le risque de détricoter ce qui a été fait depuis quinze, vingt ans, depuis la libre circulation des personnes. Sur ces questions, le leader en chef de l’UDC me fait penser à une vieille horloge arrêtée depuis dix ans, mais qui continue deux fois par jour de donner l’heure exacte. Et dont les admirateurs ne voient que cet aspect-là.

– Vous avez dit «nous allons vers un chaos politique» à propos de l’application de l’initiative de l’UDC «contre l’immigration de masse» acceptée le 9 février 2014. De plus en plus d’initiatives bloquent le système politique. Est­-ce qu’on vote trop en Suisse?

– Non. Je ne suis pas favorable à une réforme des droits populaires. J’ai parlé de chaos car on ne peut pas appliquer de contingents sans rompre avec l’UE. Mais aujourd’hui, nous sommes en plein désert. Rien ne se passe. L’UE n’a pas ouvert un seul chapitre de négociation.

– Qu’avez­-vous appris de vos années de conseiller fédéral?

– L’allemand! Je n’ai pas gardé de liens forts avec mes ex-­collègues. J’ai du plaisir à en voir certains, d’autres pas du tout. Personne ne me manque profondément. Ce n’est pas une marque de rejet, simplement les circonstance de la vie. 

– Ressentez­-vous un «vide» depuis que vous n’êtes plus au Conseil fédéral?

– Non, aucun regret! J’ai eu énormément de plaisir, mais onze ans c’est assez. Suis-je plus populaire aujourd'hui qu’à l’époque? Je n'en sais rien. Les sondages, je n'y croyais déjà pas tellement et cela ne sert à rien. Si de temps en temps je pouvais avoir un début de regret, je pense aux séances de commissions “open end” et ça me calme vite. Ma vie a été enrichie parce que j’étais conseiller fédéral, cela m’a permis d’avoir une vision plus large de la société et de la vie, mais je suis encore plus content de ma situation actuelle.

– Vous êtes aujourd’hui envoyé spécial de la Francophonie pour le Burundi. Pourquoi avoir accepté ce mandat?

– J’ai toujours beaucoup aimé l’Afrique et nous sommes aussi condamnés à nous y intéresser. Si on n’arrive pas à stabiliser les pays africains, nous devrons faire face à des mouvements migratoires massifs encore plus forts qu’aujourd’hui. Quand on me demande d’aller au Burundi, j’y vais volontiers. Ma seule limite serait des problèmes de santé, et sur ce plan, ça va.

– Revenons en Valais. Qu’est-ce qui vous pousse à aller à la fête du promoteur et président du FC Sion Christian Constantin?

– C’est un orateur extraordinaire. Nous entretenons de bons rapports et tous les trois ou quatre ans je me rends à sa fête. Il sait que je ne m’attarde pas. Je l’ai connu à l’âge de 17-18 ans, quand il était un jeune footballeur assez déluré. C’est quelqu'un qui a beaucoup de qualités.

– Mais vous vous retrouvez du coup avec des gens comme l’encaveur Dominique Giroud...
– Oh, je n’étais pas avec lui sur scène, je n’aurais pas accepté! Il est bien possible dans une foule de 6000 personnes de se retrouver avec des gens bien pires que Dominique Giroud. Et peut­-être plutôt à Lausanne ou à Genève.