La politique ressemble parfois diablement au football. Lorsqu’une équipe ne tourne pas rond, il faut savoir rappeler les vieilles gloires, celles qui savent marquer des buts grâce à leur sens du placement. C’est ce qu’a fait l’UDC, qui peine à se trouver un nouveau président après sa défaite aux élections fédérales, en tablant sur le retour du Bernois Adrian Amstutz pour dénoncer les «grossiers mensonges» de la classe politique à propos de la mise en œuvre de l’initiative sur l’expulsion des étrangers criminels.

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Parfois surnommé le «Richard Gere des Alpes» pour son physique, l’ancien chef de groupe de l’UDC est un redoutable politicien. Par le passé, il a plusieurs fois poussé dans les cordes les conseillers fédéraux en place lors de débats télévisés par des formules à la tronçonneuse qui terrassent l’adversaire. Aujourd’hui, il accuse tous les autres partis de «détruire l’Etat de droit». Ni plus ni moins.

L’UDC et Adrian Amstutz ne décolèrent pas. Depuis plus de dix ans, ils se battent pour que les étrangers criminels soient systématiquement expulsés de Suisse. En novembre 2010, ils remportent une première victoire: 52% des votants l’ont approuvée. La fameuse affiche des moutons blancs chassant la brebis galeuse du territoire suisse a fait mouche.

Neuchâtel accusé de «laxisme»

Mais la loi d’application du nouvel article 121 de la Constitution fédéral ne convient pas à l’UDC. Pour respecter le principe de proportionnalité, le législatif a prévu une exception pour les «cas de rigueur». L’UDC lance alors une nouvelle initiative dite «de mise en œuvre». Mais cette fois, elle échoue dans les urnes en 2016.

Durant les années qui suivent, elle exige à maintes reprises de savoir si la justice se conforme à la volonté populaire. Le tableau que vient de publier l’Office fédéral de la statistique (OFS) révèle un vrai patchwork, tant les pratiques des cantons divergent. D’un côté, les plus restrictifs, comme Lucerne, Zoug, les Grisons et Genève, expulsent les délinquants dans au moins 80% des cas. Mais la moyenne ne se situe qu’à 58%. Car de l’autre côté, il y a les cantons les plus «laxistes», comme Neuchâtel, le Jura, le Valais et Fribourg, qui eux permettent aux étrangers condamnés de demeurer en Suisse dans 70 à 80% des cas.

«Un scandale», selon l’UDC, qui est intarissable à l’heure de citer des cas qui ne mériteraient pas la moindre mansuétude: «Seuls 5% des escrocs sociaux sont expulsés», s’irrite Barbara Steinemann. La conseillère nationale zurichoise pointe un doigt accusateur sur les juges. «En refusant d’appliquer correctement leur mandat constitutionnel et légal, les autorités judiciaires protègent les criminels étrangers dangereux», poursuit-elle. Durant la seule année 2019, 10 violeurs, 99 trafiquants de drogue, 22 pédophiles et 16 kidnappeurs ont échappé à une expulsion.

«Des différences choquantes»

La publication de cette statistique par l’OFS a créé la polémique, ébranlant aussi les convictions des partisans de la loi d’application, à droite comme à gauche. «Les différences de pratiques entre cantons sont choquantes», convient l’avocat Christian Lüscher (PLR/GE). Cette question relève du droit fédéral, qui devrait être appliqué de manière unifiée sur tout le territoire suisse. «Il faudrait que le Tribunal fédéral prononce un arrêt de principe sur ce qui est un cas de rigueur dans le sens où le peuple l’a voulu. On ne peut pas bafouer la volonté populaire», estime-t-il.

Lui aussi avocat, Baptiste Hurni (PS/NE) s’avoue d’accord avec lui, «pour une fois» précise-t-il. «Je reconnais qu’il y a un malaise, car les pratiques de certains cantons ne correspondent pas à ce qu’a voté le peuple», admet-il.

Cela dit, le discours tranché de l’UDC contraste avec la réalité beaucoup plus nuancée vécue dans le terrain par les professionnels de la justice. Le cas de Neuchâtel est exemplaire à cet égard. Conseiller d’Etat PLR et chef du Département neuchâtelois de la justice, par ailleurs ancien juge pénal, Alain Ribaux peut en témoigner. Dans ce canton, la plupart des condamnations ont été prononcées par le Ministère public, qui traite rapidement les cas les moins graves, mais sans avoir la compétence d’expulser. Lorsque les affaires vont devant les tribunaux, qui se concentrent sur les cas plus lourds, Neuchâtel se retrouve proche de la moyenne suisse. «Notre canton n’est pas laxiste. Neuchâtel, qui est certes une terre d’ouverture et le revendique, ne traite pas avec bienveillance ceux qui ne le méritent pas», conclut ainsi Alain Ribaux. Malgré son malaise quant au respect de la volonté populaire, Baptiste Hurni acquiesce. «Pour ce qui est des infractions les moins graves, l’initiative de l’UDC a créé des situations qui rendent l’administration de la justice plus complexe, plus coûteuse pour l’Etat et plus longue sans améliorer la sécurité de la population, car souvent les délinquants reviennent en Suisse après une expulsion», explique-t-il.

L’UDC réclame aujourd’hui la suppression des cas de rigueur. Et elle avertit: «Si le parlement ne nous suit pas, alors nous n’hésiterons pas à lancer une troisième initiative», lance Thomas Aeschi, le nouveau chef du groupe qui a succédé à Adrian Amstutz. Le Zougois n’a pas le même charisme que le Bernois, mais en tout cas la même pugnacité.