Professeur à l’Université de Genève, Pascal Sciarini analyse les résultats des élections, en particulier la progression de l’UDC et du PLR.

En fin de campagne, les sondages étaient contradictoires sur l’ampleur de la victoire de l’UDC. Comment expliquez-vous une poussée aussi importante?

La poussée de la droite était attendue et elle s’est confirmée, mais elle concerne davantage l’UDC que le PLR: ainsi, la direction était connue, mais l’ampleur de la progression du parti populiste n’avait pas été anticipée. A l’heure où je vous parle, l’UDC n’a toutefois pas dépassé son score historique de 2007 (28,9% des suffrages, ndlr). Avec 28% des voix, elle fait 1,4 point de plus qu’en 2011. En pourcentage, cela ne représente pas une avancée formidable, elle en a connu de plus forte. Mais en termes de sièges, c’est spectaculaire puisqu’elle en remporterait 11.

Quels sont les ingrédients de cette victoire?

Je vois deux raisons principales. D’une part – mais cela reste à confirmer – le taux de participation semble légèrement en dessous de celui de 2011, ce qui donne un avantage comparatif à l’UDC. Dans un tel cas de figure, les partis qui savent le mieux mobiliser leur électorat tirent leur épingle du jeu. Or l’UDC est passée maître dans cet art de la mobilisation. Et puis, bien évidemment, le parti a bénéficié de l’agenda politique qui s’est imposé depuis l’été avec la crise migratoire. Il n’a pas eu besoin d’imposer ses thèmes, l’immigration et l’asile, ceux-ci se sont imposés seuls. L’histoire se répète: ce fut la même chose en 1999 avec l’afflux des réfugiés venant du Kosovo. Qu’on le veuille ou non, l’UDC est perçue comme le parti qui s’occupe le mieux des questions d’asile.

Mais la stigmatisation des réfugiés aurait aussi pu desservir l’UDC…

C’est juste, la victoire n’était pas jouée d’avance. Lorsque le débat s’est déplacé sur le terrain des enjeux humanitaires et des drames humains, quittant celui des menaces d’invasion, j’ai pensé que cela pourrait lui desservir. Mais l’UDC a été maligne, elle ne s’est pas montrée trop agressive et a su habilement arrondir son discours. En se ciblant non sur les profiteurs, mais sur les craintes d’invasion au sein d’une partie de la population, le parti a pu tirer parti de la crise des migrants. L’UDC apporte des réponses simples à des questions compliquées et une partie de l’électorat demande qu’on lui simplifie la complexité du monde, surtout quand ces questions entrent en résonance avec l’identité nationale. Autre élément: on observe une progression du parti nationaliste dans l’ensemble du pays, en Suisse romande, comme dans des fiefs alémaniques où nous pensions qu’un plafond était atteint. Ce résultat relativement homogène va dans le sens d’une nationalisation du vote UDC. Ajoutons un dernier élément: les moyens faramineux investis dans la campagne.


En France, on remarque souvent une sous-estimation du vote FN dans les sondages, certains citoyens n’osant avouer qu’ils votent pour le parti de Marine Le Pen. Pensez-vous qu’un tel phénomène soit à l’oeuvre vis-à-vis de l’UDC?

Non. L’UDC n’est pas le FN. En Suisse, il n’y a pas de honte à voter UDC, les gens se montrent francs lorsqu’ils sont interrogés.

Après une longue descente aux enfers, le PLR a recommencé à progresser. Ce renouveau s’était déjà manifesté lors de récentes élections cantonales ou communales. A quoi attribuez-vous ce rebond?

Je constate d’abord que le PLR a moins progressé qu’attendu: à la fin de la campagne, les sondages avaient déjà commencé à relativiser les gains. J’explique cette progression par l’importance des thèmes économiques, comme le franc fort ou les relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne, qui ont réveillé des craintes chez les citoyens. Le PLR reste considéré comme le parti de l’économie, il a capitalisé sur cette réputation.

S’agissant des relations bilatérales, ne voyez-vous pas une contradiction entre la progression de l’UDC et celle du PLR?

Non. Je ne suis pas sûr que tous les électeurs UDC soient contre les bilatérales. Selon les sondages que nous avons menés après l’acceptation de l’initiative de l’UDC «contre l’immigration de masse» et après le rejet de l’initiative «Halte à la surpopulation» (Ecopop), nous avons constaté que l’UDC possède une part d’électeurs «raisonnables» s’agissant des relations bilatérales: ils n’ont pas fait de votes anti-européens, mais anti-immigration. S’ils devaient voter sur le sauvetage des relations bilatérales, un quart des électeurs UDC le feraient. Cette position est plus marquée chez les personnes âgées que chez les jeunes.

Comment expliquez-vous les pertes des Verts et des Vert’libéraux?

Aujourd’hui, l’immigration et l’économie sont en tête des préoccupations des Suisses, et l’écologie n’a plus le vent en poupe comme en 2011 après la catastrophe de Fukushima. Les électeurs ont ainsi tendance à se détourner de partis mono-thématiques pour se diriger vers d’autres partis.

L’émergence d’un centre fort n’aura donc été qu’une parenthèse…

S’agissant du PBD et des Vert’libéraux, on assiste à une sorte de correction du vote de 2011. Le recentrage de 2011 a disparu, remplacé par un déplacement du centre de gravité du Conseil national vers la droite.

Quelles seront les conséquences politiques de ce nouveau rapport de force sous la Coupole?

Il y aura un impact politique sur les questions sociales, les politiques économiques, financières et énergétiques: les coalitions de centre droit seront plus fréquentes. Mais il y aura un contraste marqué entre le Conseil national et le Conseil des Etats. S’agissant de la Chambre haute, il semble que le parti socialiste se maintienne et que la progression de l’UDC soit moins marquée. Dans un système politique où les deux Chambres possèdent le même pouvoir et doivent se mettre d’accord pour faire passer les lois, il sera plus compliqué de dégager des compromis.

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