En comparaison avec une UDC centenaire, devenue première force politique de Suisse sous la houlette de Christoph Blocher, l'AfD (Alternative für Deutschland) mené par Frauke Petry fait encore figure de nouveau venu à l'avenir incertain, sur la scène politique allemande. En perte de vitesse dans les sondages, le parti populiste de droite allemand pourrait toutefois faire son entrée au Bundestag en septembre prochain. Charlotte Theile, 29 ans, couvre l’actualité suisse pour la Süddeutsche Zeitung depuis 2014. Dans un livre* qui vient de paraître, elle analyse l’admiration qu’entretient l'AfD à l’égard de l’UDC et du système de démocratie directe helvétique. 

Le Temps: D’où vient votre intérêt pour les liens entre l’AFD et l’UDC?

Charlotte Theile: Mon premier contact avec l’UDC, trois semaines après mon arrivée en Suisse, a été un choc. C’était lors d’un rassemblement de la section argovienne du parti, dans un village. On servait des gâteaux maison et des saucisses grillées dans une atmosphère bon enfant et familiale, tout en tenant des propos ouvertement racistes. Une femme exprimait sa peur d’être «exterminée» par l’arrivée de requérants d’asile. Un homme appelait à l’aide parce qu’une centaine de réfugiés avaient été placés dans son village. Je me suis demandé: mais comment est-ce possible?

Les réactions sont-elles différentes en Allemagne?

Il y a une grande différence qui tient au passé nazi de l’Allemagne. On se montre beaucoup plus attentif à toute forme d’expression de racisme. Lorsque j’entends certains propos, mes lampes tournent au rouge, alors qu’ici cela semble banal. Certains propos décrits comme très conservateurs en Suisse seraient qualifiés en Allemagne de racistes.

Pensez-vous que la Suisse est raciste?

Non, ce serait un raccourci. L’UDC, même si elle est le plus grand parti avec 30% de l’électorat, ne représente pas la majorité des citoyens. Mais ce parti a réussi à faire entrer sa manière xénophobe de voir le monde dans la normalité.

Le programme de l’AfD s’inspire de l’UDC en ce qui concerne l’école, la politique migratoire ou la contestation des valeurs de la construction européenne

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille et m’a convaincu de faire ce livre, c’est l’attitude de Christoph Blocher, invité sur le plateau de l’émission politique de la SRF Arena, face à Alexander Gauland. Le patron de l’UDC était nerveux à l’idée d’être associé au porte-parole de l’AfD, il a insisté pour ne pas être placé à côté de lui. Pourquoi tient-il tant à se distancer alors même qu’ils ont tant en commun?

Qu’ont justement ces deux partis en commun?

Du point de vue du contenu, il y a beaucoup de parallèles, parfois même du copier-coller. Le programme de l’AfD s’inspire de l’UDC en ce qui concerne l’école, la politique migratoire ou la contestation des valeurs de la construction européenne. Toutes deux se présentent comme des représentantes du peuple contre les élites et font du rétablissement des frontières un thème prioritaire.

Au-delà des idées, quels sont les liens concrets?

Alexander Segert, dont l’agence publicitaire réalise les campagnes de l’UDC, est aujourd’hui au service de l'«Association pour la préservation de l’état de droit et les libertés civiles», une association qui fait de la publicité pour l’AfD. Les relations se nouent au niveau individuel. L’ASIN, par exemple, a invité Frauke Petry en Suisse en 2016.

Pourtant les deux partis n’ont pas la même histoire. L’UDC est issue d’une formation paysanne modérée, une aile qui continue à s’exprimer jusqu’à ce jour dans ses rangs. Et elle appartient au système politique à part entière.

Les deux partis se différencient en effet sur plusieurs points. L’AfD tient un discours expansionniste et rêve d’une grande Allemagne. C’est tout le contraire du côté de l’UDC, qui se limite aux frontières de la Suisse et cultive le «Sonderfall». L’UDC, avec son chien Willy, ses images de montagnes et de soleil, se donne une image sympathique et inoffensive, tandis que l’AfD se montre plus agressive et militaire.

L’AfD admire l’UDC car elle utilise la démocratie directe pour imposer à l’agenda les thèmes de la migration et de la sécurité, sans pour autant être taxée d’extrême droite

L’AfD est une formation jeune et chaotique qui se cherche encore un leader, tandis que l’UDC a trouvé en la personne de Christoph Blocher un chef fédérateur. Mais il y a beaucoup plus de ressemblances que ce que la plupart des observateurs suisses veulent bien admettre.

Vous vous étonnez du faible écho, en Suisse, que suscitent les louanges de l’extrême droite allemande de l’UDC…

Pour de nombreux intellectuels, de gauche ou de droite, avec qui je me suis entretenue en Suisse, l’admiration des populistes pour leur système politique est basée sur une méconnaissance: la démocratie directe et son subtil équilibre des pouvoirs ne peuvent être favorables aux extrême droite européennes autoritaires. C’est toute la question: la démocratie directe sert-elle ou dessert-elle les populistes? L’AfD admire justement l’UDC car elle utilise ces outils démocratiques pour imposer à l’agenda les thèmes de la migration et de la sécurité, sans pour autant être taxée d’extrême droite.

Pourtant les récents échecs de l’UDC en votation montrent qu’elle peut être freinée par ces mêmes outils.

Je ne conteste pas la valeur de la démocratie directe. Elle permet aussi de mettre sur la table des sujets sensibles et sert de soupape. Il vaut mieux que l’extrême droite s’exprime via référendum qu’en brûlant des centres pour requérants d’asile…

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En revanche, contrairement aux attentes de ses opposants, le fait que l’UDC soit représentée au gouvernement et au parlement n’en a pas fait un parti plus modéré. Avec le temps, il a plutôt durci son discours et tiré la société suisse vers la droite. Ses postures conservatrices sont devenues mainstream et c’est ce qui plaît tant à l’AfD, qui cherche aussi à se donner un visage plus raisonnable et acceptable.

Vous avez parlé avec des membres de l’UDC de leurs similitudes avec l’AFD. Qu’en disent-ils?

Officiellement ils se distancient de l’AfD et n’aiment pas en parler. Je me suis entretenue avec Christoph Blocher et j’ai senti que c’est un thème sensible. Il pèse ses mots et nie tout lien avec les droites populistes européennes. Il sait que c’est un sujet dangereux. L’une des principales difficultés rencontrées par les partis d’extrême droite, en France, en Allemagne, ou aux Pays-Bas, c’est de devoir se distancer d’un passé colonialiste ou nazi et de courants violents. L’UDC n’a pas ce problème et cela fait partie de son succès.


* «Faut-il arrêter l’AfD? La suisse comme modèle de la nouvelle droite», Charlotte Theile, éditions Rotpunktverlag