Certains enfants disent «Pferd» au lieu de «Ross», s’alarme le député zougois Beni Riedi. Le premier mot signifie «cheval» en allemand, le second désigne le même animal en dialecte, ou Mundart. Le suisse allemand est menacé, estime l’UDC, qui a lancé une initiative cantonale pour venir à la rescousse du parler local. La population de Zoug se prononce le 25 septembre pour savoir si oui ou non il faut imposer le dialecte à l’école enfantine. «Nous avons trop longtemps affaibli notre langue maternelle. Il est temps de la renforcer. Il y va de notre culture et de notre identité», affirme Beni Riedi.

L’élu UDC, qui défendra l’initiative de son parti lors d’une discussion publique organisée par la Haute Ecole pédagogique de Zoug, ce jeudi, se réjouit de voir émerger une vraie «tendance» en Suisse alémanique: des initiatives similaires ont abouti, d’abord à Zurich, en 2011, avec un texte lancé par un cercle de professionnels de la petite enfance et des élus des partis bourgeois. Puis en Argovie trois ans plus tard, sur une proposition du parti nationaliste des Démocrates suisses. Le succès, pourtant, n’est pas garanti: à Glaris ou à Lucerne, des projets similaires ont été refusés en 2013. Et à Soleure, l’UDC n’était pas parvenu à récolter les 3000 signatures nécessaires pour lancer une initiative visant à supprimer l’allemand à l’école enfantine. Le parti de Christoph Blocher s’est donné pour objectif en 2010 déjà, dans sa stratégie en matière d’éducation, d’imposer le dialecte dans les premières classes.

Question d’identité

Mais dans ce débat qui taraude plusieurs cantons alémaniques, les considérations pédagogiques passent au second plan, derrière les questions d’identité, de patrie et de maintien des traditions. «Les immigrés ne doivent pas apprendre seulement l’allemand, mais aussi notre dialecte, car c’est une partie importante de notre identité», estime ainsi le conseiller national UDC zougois Thomas Aeschi, président du parti cantonal, dans une tribune publiée ce lundi par la «Neue Luzerner Zeitung». «L’allemand est tellement présent que les enfants qui ne sont pas issus de la migration ne peuvent même plus parler leur langue», écrivait quelques jours plus tôt, dans le même quotidien, la secrétaire du parti cantonal, Vreni Althaus, pour appuyer l’initiative «Oui au Mundart!».

Ce texte vise à inscrire dans la loi scolaire, à Zoug, le suisse allemand comme langue d’enseignement obligatoire à l’école enfantine, mais aussi dans certaines classes de primaire: dessin, sport, musique, couture. Le gouvernement cantonal, de son côté, ne voit pas de raison de placer le Mundart sous protection et propose à la population un contreprojet offrant aux écoles davantage de souplesse. Ce dernier prévoit qu’«en principe», le dialecte soit la langue d’enseignement des premières classes et l’allemand, celle de l’enseignement primaire et secondaire.

Tout comme l’exécutif, le parlement zougois a rejeté la proposition de l’UDC, jugée trop «rigide». «Cette initiative ne correspond pas aux besoins actuels de l’école. Nous préférons donner la liberté aux enseignants en matière de langue», souligne la députée PDC Silvia Thalmann, présidente de la Commission de l’éducation au Grand Conseil de Zoug. C’est aussi ce que préconise l’association faîtière suisse des enseignants: «Les professeurs sont les mieux placés pour savoir quelle langue employer dans leur classe. Plus de 50% des écoliers en Suisse sont issus de la migration, par un parent ou un grand-parent. L’enseignement doit pouvoir s’adapter et se faire en allemand», souligne Beat W. Zemp, président de la faîtière des enseignantes et des enseignants, qui voit d’un mauvais œil le fait que la politique s’immisce à ce point dans les affaires de l’école.

Contre le renforcement du hochdeutsch

L’offensive de l’UDC en faveur du dialecte s’inscrit, depuis plusieurs années, contre la tendance à renforcer la langue de Goethe dans l’enseignement. Au début des années 2000, les médiocres résultats en langue des écoliers suisses aux tests PISA, qui mesurent les performances des systèmes éducatifs des pays de l’OCDE, avaient poussé plusieurs cantons alémaniques, sous l’impulsion de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique, à prendre des mesures pour améliorer le Hochdeutsch en classe. Ainsi, à Zoug, une directive de l’école publique précisait en 2002 que l’allemand devait être utilisé dans toutes les branches dès la première année primaire, à l’écrit et à l’oral, par les enseignants comme par les élèves.

Le Lerhplan 21, qui doit harmoniser les plans d’études dans les cantons germanophones et devrait être introduit à Zoug d’ici à 2019, tente une synthèse en autorisant «l’usage de l’allemand standard, teinté de dialecte». La maîtrise simultanée des deux formes d’expression (allemand et dialecte), précise le plan, «est importante pour l’intégration sociale et professionnelle en Suisse alémanique».