Il y avait eu, en février dernier, le casse du musée Bührle à Zurich, où trois individus avaient dérobé quatre toiles de Cézanne, Monet, Van Gogh et Degas. Ou le vol d'une empreinte de dinosaure à Courtedoux, en septembre 2007. S'inscrit aujourd'hui au chapitre des cambriolages audacieux et dont on perçoit mal la motivation marchande, la rapine d'onze sculptures de l'artiste bernois Bernhard Luginbühl, de renommée internationale. C'était le week-end dernier, à son atelier de Mötschwil, bourgade de 125 habitants située entre Berne et Berthoud.

Butin: des centaines de milliers de francs

«Même notre chien n'a rien entendu», raconte Ursi, l'épouse de l'artiste de 79 ans, aux journalistes accourus sur place, mercredi. La police précise les circonstances du vol, survenu entre samedi dernier à 18h et dimanche à 9h. Des inconnus se sont introduits dans l'atelier et ont forcé la porte pourtant sécurisée d'une vitrine d'exposition. Dans laquelle Bernhard Luginbühl avait placé douze de ses réalisations, «dont le poids total doit largement dépasser les 100 kilos», précise le porte-parole de la police bernoise, Olivier Cochet. Les malfrats ont utilisé une brouette pour transporter les œuvres jusqu'à leur véhicule. Vraisemblablement parce qu'ils ne parvenaient pas à toutes les enfiler dans leur voiture, ils ont été contraints d'en abandonner une sur place.

Aux dires de Bernhard Luginbühl, la valeur des œuvres emportées peut être estimée à plusieurs centaines de milliers de francs. «Ce sont forcément des professionnels», affirme Ursi Luginbühl, qui pense que les malfaiteurs avaient sélectionné les sculptures emportées sur des catalogues.

Les inconnus n'ont pas touché aux œuvres qui se trouvaient à côté de l'étagère forcée. «Soit parce qu'ils savaient ce qu'ils venaient chercher, soit parce qu'ils ont estimé que des objets d'art enfermés avaient plus de valeur que d'autres pièces laissées libres», note Olivier Cochet.

La police avoue n'être ni sur la piste des œuvres d'art dérobées, ni sur celle des voleurs. Elle a attendu trois jours avant de diffuser l'information, pour laisser le temps, éventuellement, aux malfrats de formuler une demande de rançon. Il n'y a rien eu de tel.

Invendables…

Les Luginbühl, qui vivent à Mötschwil depuis 1965, disent n'avoir aperçu personne de suspect rôdant autour de leur maison ces derniers jours. Une détection qui aurait été difficile, car Bernhard Luginbühl présente une partie de ses sculptures dans son propre parc: «Cela permet aux curieux de voir mon mari travailler», précise son épouse.

Les enquêteurs se perdent en conjectures. «Est-ce que ce sont des connaisseurs ou des voleurs qui ont opéré là par hasard, se demande Olivier Cochet? A quel marché de telles œuvres peuvent-elles être destinées? Ou ne serait-ce que des voleurs de métaux, comme on en voit souvent?»

D'entente avec l'artiste, la police bernoise fait une large publicité au larcin. Elle publie la photo des onze sculptures volées sur son site internet, pour les rendre invendables. «Cela rendra très difficile leur écoulement à un coin de rue», affirme Olivier Cochet. «Les vendre en Suisse, c'est impossible», renchérit Ursi Luginbühl.

Bernhard Luginbühl est un sculpteur plasticien majeur. Il travaille surtout le fer et les métaux, mais également le bois. Son nom est régulièrement associé à celui de Jean Tinguely, dont il a fait la connaissance en 1957, dont il fut l'ami et avec qui il a entretenu une grande complicité artistique. Les béotiens pourraient d'ailleurs confondre leurs œuvres mécaniques complexes et imposantes, souvent pleines d'humour.

De renom international, Bernhard Luginbühl est attaché à sa région natale bernoise. Depuis ce printemps, il présente une quarantaine d'œuvres à un saut de puce de sa résidence, à l'ancien abattoir de Berthoud, dont la construction remonte au XIIIe siècle. Peut-être les objets dérobés dimanche dernier étaient-ils aussi destinés à être montrés à Berthoud. «Mon mari ne voulait pas vendre ces pièces uniques», dit encore l'épouse Ursi. Le fait qu'elles soient uniques augmente peut-être leur valeur, mais les rend plus difficiles à écouler.Bernhard Luginbühl. L'artiste bernois exerce son art dans son atelier de Mötschwil depuis 1965.