Avec le conseiller fédéral Alain Berset, il a formé un binôme inséparable depuis juin 2020, date à laquelle il a repris la présidence de la Conférence des directrices et directeurs cantonaux de la santé (CDS). Cet avocat de 47 ans a été élu au Conseil d’Etat du canton de Bâle-Ville en 2014 en tant que candidat du Centre. Pour Le Temps, il revient sur les moments forts de la pandémie.

Sommes-nous enfin au bout de cette crise sanitaire?

Oui, je suis optimiste. Nous restons en temps de pandémie, mais nous sommes en train de sortir de la crise. Notre immunité est devenue plus forte, et le virus plus faible. Malgré un nombre encore important de nouvelles infections, la courbe des hospitalisations et des décès s’infléchit. Mais on ne saura jamais vraiment quand ce sera la fin, car il n’y a pas de ligne d’arrivée comme dans une course sportive.

A-t-elle fait de vous un autre homme?

Je ne crois pas. Ma personnalité n’a pas changé. J’ai peut-être gagné en confiance en moi-même lorsqu’il s’agit de prendre une décision. D’un côté, je respecte les faits objectifs que constituent les données chiffrées, mais de l’autre, j’ai appris à écouter mon instinct personnel.

Quand, par exemple?

En automne 2020, lorsqu’il a fallu opter entre la prudence et une approche plus risquée à propos de la fermeture des restaurants, nous n’avions pas de grandes certitudes sur lesquelles nous pouvions nous orienter. Ici, à Bâle-Ville, nous avons choisi de les fermer comme les Romands l’ont fait. Sur le moment, il était difficile de prouver quoi que ce soit. Finalement, il s’est avéré que c’était la bonne décision, car nous avons pu réduire l’incidence par rapport à la moyenne suisse.

En janvier dernier, vous avez vous aussi contracté le virus. Comment s’est déroulée cette période d’isolement?

C’était l’époque où le Conseil fédéral a réduit la période d’isolement de dix à cinq jours. Deux de nos enfants (âgés de 14 et 12 ans) et moi étions touchés, mais pas ma femme et le cadet (10 ans). Nous avons divisé l’appartement en deux. C’était compliqué pour les repas, que nous n’avons plus pu prendre ensemble. J’ai cuisiné pour les aînés.

Vous avez été le deuxième visage de cette crise après Alain Berset. Comment avez-vous vécu cette soudaine notoriété?

En tant que membre du gouvernement, j’ai l’habitude qu’on me reconnaisse à Bâle et qu’on m’aborde dans la rue. Ce qui était nouveau, c’était la notoriété suisse. J’ai reçu beaucoup de messages de citoyens de toute la Suisse, certains encourageants et d’autres agressifs contenant parfois des menaces, que j’ai transmis à la police. Mais je n’ai jamais fait l’objet d’une protection particulière en tant que personne privée. A Bâle, je continue à me déplacer à vélo!

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Avant d’être élu au Conseil d’Etat, vous avez travaillé dans la santé. Aviez-vous prévu le scénario d’une telle pandémie?

Mais oui! Regardez, nous avons un plan de pandémie qui date de janvier 2017. Il avait prévu un scénario en se basant sur le modèle d’une épidémie de grippe. C’est plus ou moins ce qui s’est produit, mais en plus grave. Ce plan s’est révélé assez réaliste, même s’il sous-estimait le rôle du masque de protection, ne le jugeant pas décisif pour la population. Ici à Bâle, nous étions bien préparés. Nous avons par exemple eu suffisamment de masques à livrer aux hôpitaux, aux EMS, aux cabinets de médecins et à l’administration.

Alors, vous étiez l’exception! Nombreux sont les experts ayant estimé que la Suisse, malgré les 85 milliards qu’elle dépense pour la santé, était insuffisamment préparée!

Votre remarque est injuste. Personne n’avait prévu une crise d’une telle intensité et d’une telle longueur. Nous avons un système de santé très cher, mais qui en vaut la peine. Les hôpitaux ont tenu le coup et le taux de mortalité est resté assez modéré, sauf pendant la deuxième vague il est vrai. C’est grâce à cette infrastructure hospitalière très performante que nous avons pu éviter les mesures de confinement les plus strictes, comme le couvre-feu en France.

En mars 2020, les autorités demandent aux personnes âgées de rester chez elles en les empêchant de voir leur famille. Cette ostracisation des aînés ne vous a-t-elle pas choqué?

J’ai moi-même deux parents entre 70 et 80 ans en bonne santé et j’ai aussi été choqué. Mais c’était aussi la meilleure manière de protéger les personnes âgées. Non seulement il n’y avait pas suffisamment de masques à disposition, mais la doctrine sur l’utilité et l’efficacité de ceux-ci n’était pas claire. De plus, nous n’avions pas encore de vaccin. En automne 2020, nous avons abandonné cette stratégie du confinement pour autoriser les visites en respectant les règles d’hygiène élémentaire. Rétrospectivement, il s’est avéré que le virus circulait déjà trop pour éviter les nombreux décès déplorés dans les EMS. Force est de constater que la ligne de crête entre les nécessaires relations sociales avec les proches et l’endiguement du virus est malheureusement très étroite.

A la fin de la première vague, «Mister Corona» Daniel Koch a plongé dans l’Aar, donnant là un signal de retour à la normale. A-t-on cru trop tôt que la crise était finie?

Etait-ce la bonne image à donner? J’en doute. Mais je ne crois pas que nous soyons tombés dans cette illusion que la pandémie était terminée. En revanche, nous avons commis l’erreur de n’avoir pas mis à profit le temps de ce répit pour renforcer nos infrastructures et nos équipes dans la lutte contre la pandémie. Dans la société, la pression était très forte pour retourner à la normale. Nous avons trop tardé à reprendre des mesures de semi-confinement à l’apparition de la deuxième vague.

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Avez-vous raté l’occasion de renforcer vos cellules de traçage en été 2020?

Non, même pas. Le traçage devient très difficile à partir d’un certain nombre de cas positifs, peut-être 200 à Bâle et au maximum 10 000 pour l’ensemble du pays. Ici en Suisse, nous tenons la protection des données et de la liberté personnelle en haute estime. Il est impossible de prendre des mesures intrusives comme dans les pays asiatiques. Nous nous refusons à utiliser les nouvelles technologies pour mettre en place des systèmes de reconnaissance faciale par exemple. Sur le fond, c’est positif. Mais cela limite forcément l’efficacité du traçage.

Les cantons étaient-ils prêts pour la vaccination lorsque Swissmedic a homologué un premier vaccin?

Oui, nous étions prêts avec nos plans. Mais il y a eu un problème concernant l’administration de la deuxième dose quatre semaines après la première. D’abord, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) nous a recommandé d’aller vite, puis d’attendre pour être certains qu’il y ait suffisamment de vaccin pour la deuxième dose. Cela a ralenti le processus, car les volumes reçus ont été très modestes dans les premiers mois. Nous aurions pu vacciner plus vite s’il y avait eu plus de doses à disposition.

Le certificat sanitaire, qui a tant divisé la population, a-t-il servi à quelque chose?

Oui! Grâce au certificat, nous avons pu prendre des mesures de protection plus ciblées, plus appropriées et proportionnées. Il n’y a plus eu besoin de fermer les restaurants. Dans l’ensemble, ce certificat a constitué une mesure justifiée, même s’il a posé la question d’une discrimination d’une partie de la population.

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Le fédéralisme ne sort-il pas très affaibli de cette crise?

Je ne crois pas. Le fédéralisme nous a permis de gérer nos hôpitaux de manière très efficace. Ce système décentralisé nous offre l’avantage d’être plus proches des gens et de la réalité cantonale du terrain. Les cantons peuvent réagir plus vite pour coordonner les mesures de sécurité. Mais au-delà d’un certain niveau atteint par la pandémie, c’est au Conseil fédéral de prendre le leadership, ce qui est prévu dans la loi sur les épidémies. J’ai regretté qu’il ne l’ait pas fait un mois plus tôt en automne 2020.

Mais vous, les cantons, avez été incapables de vous entendre, même dans une même région. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné?

A 26 gouvernements cantonaux, il est plus difficile de s’entendre qu’au sein d’un Conseil fédéral. A Bâle, nous avons jugé qu’il fallait fermer les restaurants, contrairement à nos collègues des autres cantons de notre région. Il est normal qu’il y ait des sensibilités différentes. Tout cela démontre qu’il aurait fallu prendre plus vite des mesures plus fortes au niveau national.

Faut-il instituer un état-major de crise, comme le proposent les épidémiologistes Marcel Salathé et Christian Althaus?

Cela ne va pas changer grand-chose. La Confédération avait un état-major de crise au printemps 2020, comme la loi le prévoit. Il ne faut pas remettre en cause les structures de l’organisation pour combattre la pandémie, mais plutôt se poser la question du type d’action que nous voulons mener. Si certains experts ne sont pas d’accord avec les décisions prises, qu’ils le disent!

Ils l’ont peut-être trop dit! La task force scientifique n’a-t-elle pas été souvent trop alarmiste?

Non, je ne crois pas. Elle a toujours fait un bon travail. Elle avait une tâche très difficile, celle d’élaborer des scénarios. Elle en a esquissé plusieurs, mais les médias et le public n’ont toujours retenu que le plus négatif, soit le plus spectaculaire. Et lorsque ce scénario ne s’est pas vérifié, ce qui était en soi une bonne nouvelle, le public a critiqué la task force. C’était injuste, car celle-ci en avait aussi présenté d’autres, moins dramatiques, dont on a moins parlé. Il est inévitable que ce groupe d’experts joue ce rôle de lanceur d’alerte, en étant parfois trop pessimiste.

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Au début de la crise, la task force était formée surtout de spécialistes de la médecine. Faut-il la composer différemment?

Vous avez raison. Au début de la pandémie, la task force s’est focalisée sur les questions médicales. Mais ensuite, elle a élargi son horizon en incluant parmi ses membres des spécialistes de la santé psychique, des pédagogues et des économistes. A long terme, on peut se demander s’il ne faudrait pas confier ce mandat de conseil à un organe déjà existant, par exemple le Swiss Tropical and Public Health Institute à Bâle, qui s’occupe de politique sanitaire depuis des dizaines d’années.

Quel bilan tirez-vous concernant le système de santé?

Notre système de santé a prouvé sa capacité à réagir, mais il devra encore progresser en matière de flexibilité à l’avenir, en particulier en ce qui concerne les lits de soins intensifs. Nous devons ici renforcer nos capacités de réserves, bien que celles-ci aient des limites. Cela dit, il est illusoire de vouloir les doubler comme le réclament certains politiciens, car nous ne trouverons ni les moyens financiers ni le personnel pour le faire. Mais nous devons pouvoir augmenter cette flexibilité de 10 à 15% en cas de nécessité.

Nous avons voté deux fois sur une loi covid qui a été très controversée. La culture politique suisse n’en a-t-elle pas souffert?

Notre système et notre culture politique ont bien résisté durant cette situation de crise. L’introduction du certificat sanitaire a certes déclenché des propos haineux de la part de ses adversaires. Mais la possibilité de voter sur cette loi a permis de mener un vrai débat, puis d’apaiser les tensions une fois que le peuple a tranché. Cette culture politique a fait preuve de sa vitalité, elle est intacte. Nulle part ailleurs dans le monde, le peuple n’a pu se prononcer sur les mesures prises. La démocratie directe a prouvé sa force.

Le questionnaire de Proust

Votre livre de chevet?

«La Condition humaine», d’André Malraux. En isolement, j’ai lu «Le Désert des Tartares», de Dino Buzzati.

Si vous étiez un animal?

Un chat. Nous en avons deux. Je les envie: le matin, ils se prélassent dans l’appartement alors que nous devons aller au boulot.

La ville que vous préférez dans le monde?

Londres, une grande ville qui marie tradition et modernité.

L’application la plus utile de votre téléphone portable?

Celle des horaires CFF, très bien faite.

Votre plus grand échec?

En 2019, le refus du peuple de notre projet de fusion des hôpitaux entre Bâle-Ville et Bâle-Campagne, qui était peut-être trop compliqué.

Votre manière de vous ressourcer?

Le piano.

Un de vos enfants veut participer à une action d’Extinction Rebellion. Que lui dites-vous?

Je lui demande d’assumer ensuite. Es-tu prêt à renoncer à prendre l’avion?

Profil

1975 Naissance à Bâle

1994 Adhésion au PDC, aujourd’hui rebaptisé Le Centre.

1999 Licence en droit à Bâle, puis doctorat en 2004.

2004 Election au Grand Conseil.

2014 Election au gouvernement de Bâle-Ville.

2020 Présidence de la Conférence des directrices et directeurs de la santé (CDS).