«A Gondo, on pouvait parler de catastrophe naturelle et imprévisible. Pas ici. Ce qui s'est passé était prévisible!» Avec ce qui lui reste de voix, Robert Walter décrit les mesures qu'il a prises au nom du lotissement dont il est l'administrateur. Il compte sur ses doigts noircis par la boue ce que les trois mètres d'eau ont emmené chez lui: «Il y a un an et demi, alors que nous n'étions pas encore installés, avait déjà eu lieu une inondation. J'avais demandé trois mesures. La construction d'une digue, d'un collecteur d'eau et un plan d'intervention des pompiers communaux. Une seule a été retenue: le collecteur, dont la construction a traîné. Il y a deux mois, j'ai téléphoné aux autorités. Il y a dix jours, j'ai écrit au maire pour avoir des informations. Jeudi, la veille de la catastrophe, je les ai encore contactés.» Résultat: son six pièces était «au milieu du lac» vendredi. «Et la digue que nous demandions depuis des mois a été construite en une demi-journée», souligne-t-il, amer.

Deux jours après les inondations, qui ont fait 500 sinistrés, les habitants de Lully restaient comme étourdis. Ce qu'ils décrivent comme «une vague» a fait des dégâts matériels importants et profondément marqué les esprits. Dimanche, les eaux avaient baissé pour laisser une couche de boue. Les voies qui servent d'accès aux garages étaient jonchées de tapis, de caisses et de sacs-poubelles remplis de tout ce qu'une cave peut contenir. On nettoyait au jet ce qui pouvait être sauvé. Un petit tourisme s'est développé au long du week-end, qui a fait se déplacer bien plus de visiteurs que d'habitude dans ces trois chemins perpendiculaires à la route de Lully.

Trois rangées de maisons ont principalement été touchées par la vague qui a dévalé vendredi du coteau de Soral. Les plus proches du coteau ont été construites il y a de cela vingt-cinq ans. Leurs habitants ont déjà connu plusieurs dégâts d'eau et prennent le dernier avec philosophie. Les portes des garages sont relevées. C'est l'occasion d'un inventaire presque joyeux. A l'époque, sachant que la zone était inondable, on ne les avait pas autorisés à aménager les caves. «Ce que je ne comprends pas, c'est que l'on ait tant densifié en logement ces dernières années», s'interroge l'un d'eux en désignant le groupe de maisons sorties de terre en 1999.

Cécile Jaggi habite cette rangée du milieu depuis trois ans. Elle discute devant chez elle pendant que s'accumulent ordinateurs, cannes de hockey et autres jouets qui peuplaient la salle de jeu familiale. Ici, l'autorisation d'aménager les sous-sols avait été octroyée, mais pour des pièces inhabitées seulement. Le tas hétéroclite qui se forme sous ses yeux ne fait pas rire Cécile Jaggi. La répétition des inondations a sapé le moral de plusieurs des propriétaires. L'inaction des hommes politiques aussi. «Nous avons envie de partir d'ici, confesse cette mère de famille. Par inquiétude.»

L'allée de Robert Walter, la plus neuve, est la plus sérieusement touchée. Le ton, ici, est grave. Les deux pièces aménagées dans les caves des Walter sont saccagées. La cloison de briques qui les séparait a volé en éclat, les murs sont fendus. Timothée, 14 ans, a juste eu le temps de mettre son cochon d'Inde au sec vendredi matin. Redescendu pour tenter de sauver d'autres choses, il a été plaqué au mur par l'eau. Son père l'a sauvé, à la nage. Sapeur pompier professionnel, Robert Walter dit n'avoir jamais vu une telle violence en dix-sept ans de carrière. L'appartement n'est plus habitable. Les Walter logent chez des amis en attendant un logement de la commune. Robert se voit passer Noël hors de chez lui. Mais reviendra-t-il un jour y habiter? «Si c'est le cas, il est clair que les deux pièces du bas ne peuvent plus être comptées comme habitables, explique-t-il. Nous nous retrouverons donc dans un quatre pièces et non plus dans le six pièces qui m'a coûté un million et demi. Qui va me rembourser la différence? Qui va payer les frais d'installation ailleurs? Et pourrais-je seulement vendre une maison si dangereuse? Avant la construction, cet endroit était un bassin. Le bac étanche sur lequel sont construites les maisons est posé sur la nappe phréatique.» L'architecte, un ancien élu démocrate-chrétien de la commune, avait pourtant obtenu les autorisations nécessaires. A quelques mètres de là, une quatrième rangée de maisons est d'ailleurs en construction actuellement.

Hier soir, une réunion entre propriétaires a eu lieu. Pour s'encourager mutuellement mais aussi pour parler des mesures à prendre. Plusieurs plaintes seront déposées contre l'Etat, la commune et les architectes. Dans la Tribune de Genève, le maire de Bernex, dont dépend Lully, Alain-Dominique Mauris, a déjà mis la faute sur le dos du conseiller d'Etat Robert Cramer, pour qui la responsabilité de la commune est engagée.