L'ours des Grisons a un nouveau nom: Lumpaz, soit chenapan en romanche. Le patronyme a été choisi par les lecteurs du SonntagsBlick parmi 600 propositions. Mais l'ingrat, à qui les éleveurs ont pardonné de bon cœur le veau et les trois moutons qu'il s'est offerts dans le val Müstair, a repassé la frontière italienne. Il semble avoir pris le chemin du retour vers sa base dans le Trentin italien.

De JJ2 à Bärlusconi

A la fin juillet, l'hebdomadaire populaire du dimanche flaire vite l'impact émotionnel de l'arrivée du beau brun en terre grisonne. Dès les premières photos, le journal lance un concours pour lui donner un nom. Lui redonner un nom plutôt, car l'animal est aussi répertorié dans sa patrie d'origine, le parc naturel d'Adamello-Brenta.

Mais, comme le dit Heinrich Haller, le directeur du Parc national suisse associé à l'opération: «Les hauts dignitaires ont toujours plusieurs noms.» Il faut dire que son premier patronyme est avant tout fonctionnel: JJ 2, soit le deuxième de la portée issu de Jurka, la mère, et de Joze (Joseph en slovène), le père. Et que Lumpaz se prête mieux à la bouille éveillée et sympathique du plantigrade qui en a fait la véritable star de l'été des gazettes et télévisions helvétiques. Et même au-delà, puisque même la BBC est venue planter ses caméras dans les Grisons.

Dans un premier temps, le SonntagsBlick a appelé la population à lui envoyer des idées. Plus de 600 propositions ont afflué, pas toujours très originales. Sans surprise, les Bärli, Yogi, Petzi, Mutz, Mutzi ont été nominés plusieurs fois. De même Bruno, Julius et Ursus, ou Schellenursli pour faire couleur locale. Ou encore la variante politique: Moritz, Sämi, Blochi ou Willy (comme Wilhelm Tell) et même Bärlusconi. Quand ce n'était pas le prénom du partenaire, de l'oncle ou du grand-père.

Les noms rejetés

Pour maintenir un certain niveau, l'hebdomadaire a chargé un jury de présenter une sélection. L'illustre cénacle était composé notamment du conseiller national grison Andrea Hämmerle, président du Parc national, de Brigitte Wolf (sic), championne de course d'orientation, de Daniela Bär (sic aussi), responsable du marketing à Suisse Tourisme, du modérateur de la TV alémanique Patrick Rohr et d'un représentant de l'Office du tourisme du val Müstair.

Dix noms ont été retenus. Et le public, avec plus de 2000 appels à 90 centimes la minute, a plébiscité Lumpaz: 40,6% des suffrages. Laissant loin derrière Grischu (13,1%) et Artus, ours en celtique (11,3). On l'a échappé belle, car il y avait encore Swissly, Primo et Orso. Et on ne pouvait décemment non plus l'appeler Daik – celui qui vint d'Italie – puisqu'il y était retourné.

Pour tous les Romanches

Daniela Bär, membre du jury, se réjouit du choix: «C'était clairement mon favori. C'est une combinaison idéale, avec le romanche, et une signification qui colle parfaitement à un jeune exemplaire de 2 ans et demi.» Comment le jury a-t-il procédé dans l'avalanche de propositions? «Nous nous sommes très vite retrouvés. Tous les noms à connotation politique ont été éliminés. De même ceux qui étaient déjà pris par d'autres vedettes, comme Baloo ou Schellenursli. Et tous ceux dont la signification n'apparaissait pas clairement.» Autre avantage, Lumpaz, chenapan en idiome vallader, se dit également Lumpaz (ou Lumpazi) en rumantsch grischun. L'ours, s'il revient, pourra donc traverser sans peine toutes les vallées grisonnes.

Les heureux gagnants du concours ne pourront pas vraiment profiter des 10 billets gratuits offerts par les Chemins de fer rhéthiques entre leur lieu de domicile et le centre du Parc national: il s'agit de l'équipe de l'Office du tourisme de Scuol, en Basse-Engadine, à une vingtaine de kilomètres de Zernez.

Une fête sans son roi

Urs Wohler s'en réjouit quand même. «C'est formidable que notre proposition l'ait emporté. En tant que commune où le dernier ours de Suisse a été abattu il y a 100 ans, nous avions une obligation morale envers le nouvel immigrant. Nous voulions un nom romanche, et un nom qui convienne à l'ours, qui a un potentiel de sympathie énorme. Même s'il fait au moins autant de dégâts que le loup. Nous nous sommes inspirés d'un marathon des enfants qui se tient dans la région de la Via Mala, une manifestation détendue et drôle, et qui s'appelle Cursa da Lumpazis.»

Lumpaz ne sait rien de son nouveau nom. Ni même que le SonntagsBlick a encore quelques cartouches dans sa gibecière. L'hebdomadaire prépare pour le début septembre une fête de baptême au col de l'Ofen. On ne sait pas encore qui seront les parrains et marraines. Un certain Moritz L. est sur la liste. Mais il y a peu de chance que le principal intéressé soit de la fête.