Cette fois, c'est du sérieux. Il ne s'agit plus de la mise en œuvre de simples débrayages ponctuels, comparables à ceux du 19 novembre 2001 qui visaient à faire pression sur la Société suisse des entrepreneurs (SSE), lorsque se négociait la nouvelle convention collective de travail dans le gros œuvre, applicable à quelque 93 000 personnes.

Les deux syndicats SIB et Syna ont lancé un ordre de grève durant toute la journée de lundi prochain. «Notre objectif est de paralyser tous les grands chantiers du pays, plusieurs centaines, durant une journée, souligne Jacques Robert, vice-président central du SIB. Lorsqu'une convention collective n'est pas respectée, nous n'avons pas 36 moyens à disposition. L'affaire est grave, car si le patronat viole une convention signée et longuement négociée, d'avril 2001 à mars 2002, la confiance est rompue et plus aucun partenariat social n'est possible.»

Une action judiciaire est en cours, à la suite du dépôt d'une plainte des syndicats le 3 octobre devant un tribunal arbitral. «La procédure peut durer plus d'un an, alors qu'aujourd'hui plusieurs centaines de travailleurs sont piégés car ils ont donné leur congé en comptant sur le versement d'une retraite anticipée dès 2003. La grève est donc notre seul moyen d'action efficace. D'autant plus qu'il ne s'agit pas de quelques pourcentages de rente en plus ou en moins, mais de la violation de la substance même de l'accord», précise Jacques Robert.

Du côté patronal, le ton est également très sec. Des affiches portant la mention «Stop! Grève interdite» seront placardées dans les entreprises et sur les chantiers. Elles menacent les grévistes de représailles judiciaires en rappelant que la convention actuelle, tacitement en vigueur, exige le respect de la paix du travail. Werner Messmer, conseiller national (rad./TG) et futur président de la SSE, menace, en cas de débordements, de briser le mouvement et le partenariat social en divisant le pays en sept régions autonomes qui disposeront chacune de leur convention collective.

L'origine du conflit provient d'un profond malentendu sur les modalités d'application de la retraite à 60 ans, entretenu de bonne ou de mauvaise foi par les parties. Alors que les syndicats partent du principe que la convention collective, signée en mars 2002, contient tous les détails de l'accord applicable dès avril 2002, notamment le taux de couverture du salaire assuré (70% à 80%), le versement des cotisations dès juillet 2002, et les premières retraites anticipées au 1er janvier 2003, la SSE parle d'accord, mais pas de convention collective sous toit dans tous ses détails.

Le patronat estime ne pas s'être engagé sur le taux du salaire assuré car il devait être fixé ultérieurement dans un règlement d'application garantissant la santé financière du système. «Nous avons dû constater qu'avec des cotisations de 5%, dont 4% payées par l'employeur, le système ne permet pas de garantir, durant au moins dix ans, le versement de rentes dès 60 ans couvrant 70% du dernier salaire», signale Daniel Lehmann, directeur de la SSE. Le patronat propose donc un modèle dégressif, soit le paiement de 60% du salaire brut si la retraite est prise à 60 ou 61 ans, de 65% si l'âge choisi est 62 ans, et enfin de 70% dès 63 ou 64 ans. Un montant annuel forfaitaire de 6000 francs complète ce plan de retraite.

«C'est un piège, s'indigne Jacques Robert. Les patrons savent très bien qu'un tel système est dissuasif. Les travailleurs de la construction, dont on sait que la moitié ne parviennent pas en bonne santé à l'âge normal de la retraite, n'ont pas de réserves financières pour prendre, dans ces conditions, une retraite à 60 ans.» Patrons et syndicats divergent aussi sur la solidité financière du système. «Le modèle négocié et accepté par la SSE, contrôlé par un actuaire, est finançable sans modification durant quinze ans», note Jacques Robert. Faux, rétorque Daniel Lehmann, qui se refuse à puiser dans la fortune de la caisse de retraite pour compenser, dès 2006 selon lui, un déséquilibre entre les recettes et les dépenses.

Les syndicats envisagent, à partir du 7 novembre, une grève plus longue, si la situation ne se débloque pas. «Nous n'allons pas changer d'avis sur les conditions de la retraite à 60 ans», rétorque le directeur de la SSE, qui tente d'allécher les syndicats par une augmentation réelle des salaires en 2003. «Je ne peux avancer aucun montant. C'est à négocier», conclut-il.