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L'initiative futur 3.0 souhaite interdire les pesticides de synthèse en Suisse.
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Agriculture

«L’usage de pesticides de synthèse devrait être un tabou»

Directeur du laboratoire de biodiversité du sol à l’Université de Neuchâtel, Edward Mitchell fait partie du comité d'initiative pour une Suisse libre de pesticides de synthèse. Il détaille la démarche

2000 tonnes. C'est la masse d'herbicides, fongicides ou insecticides vendus chaque année en Suisse, selon ProNatura. L'agriculture en utilise 80 à 90%. Pourtant, ils ne seraient pas indispensables. C’est du moins ce qu'affirme une initiative populaire lancée fin 2016 par un groupe de Neuchâtelois apolitiques et engagés. Edward Mitchell, directeur du laboratoire de biodiversité du sol à l’Université de Neuchâtel en fait partie.

Une autre démarche, des responsables urbains: En Suisse romande, des villes en croisade contre les pesticides

Le texte proposé, qui réclame l'interdiction des pesticides de synthèse dans l'agriculture et les produits alimentaires, invoque un changement profond des méthodes agricoles actuelles. Cela afin de préserver l'environnement et surtout la santé de la population. Un message qui ne laisse pas indifférent, étant donné le succès remporté par la campagne de financement participatif. Reste à réunir 100 000 signatures d'ici au 29 mai 2018. 

Le Temps: Comme scientifique, qu’est-ce qui vous a décidé à rejoindre le comité d’initiative ?

Edward Mitchell: Notre génération est devenue fataliste. Entendre que les abeilles sont en déclin, que les forêts se meurent, que les eaux, les sols sont pollués ne nous fait plus d'effet. En tant que scientifique, j’estime avoir une responsabilité morale envers les générations qui nous succéderont. Concernant l’usage des pesticides, nous sommes face à une incertitude scientifique. On ne connaît pas leurs effets sur le long terme, ni suffisamment bien leur toxicité. En plus, chaque produit présente des caractéristiques différentes. En Suisse, nous utilisons environ 300 pesticides qui se mélangent ensuite dans les sols et les eaux. Les conséquences de cet effet cocktail sur l’environnement et sur la santé humaine sont inconnues car l’équation est beaucoup trop complexe.

- Ces produits ne sont-ils pourtant pas testés?

- Pas tous. Et il y a un problème de conception de ces tests: ils ne sont pas faits pour identifier des effets subtils sur le long terme. Ils sont plutôt conçus pour détecter des effets à brève échéance. De plus, les concentrations qui ont des effets avérés sont tellement faibles (de l'ordre du nanogramme par gramme) que beaucoup de laboratoires ne sont pas capables de le savoir.

- Vous proposez donc une solution radicale: interdire ces pesticides de synthèses...

- On n’a pas le choix. Ce n’est pas un mal, d’ailleurs: notre société est pleine d’interdits que l’on a totalement assimilés. L’usage des pesticides de synthèse devrait lui aussi figurer au rang des tabous.

- L’importation de produits qui contiennent des pesticides est aussi prohibée dans votre texte.

- En effet. C’est tout d’abord pour protéger nos agriculteurs. Nous ne voulons pas qu’ils soient concurrencés. Mais c’est aussi dans le but que ce vote ait une influence à l’étranger. En Suisse, nous avons la chance d’avoir l’outil de l’initiative populaire. Le fait même de poser la question interpelle au-delà de nos frontières.

- Vous souhaitez montrer l’exemple?

- Disons plutôt que la Suisse a le privilège et le devoir de montrer l’exemple. Nous avons un petit pays dans lequel des cultures biologiques existent. Pour nous, une telle transition est tout à fait envisageable. Si la Suisse le fait, cela aura un impact certain.

Lire aussi: Paysan bio, le chemin du combattant

- Votre comité est en grande partie constitué de personnes officiant dans l’agriculture biologique...

- Un membre du comité est pratique la viticulture en biodynamie. Il nous apporte la preuve que ce type de culture marche. Bien qu’elle utilise, elle aussi, des pesticides comme le sulfate de cuivre qui ne sont pas non plus idéal, elle incarne le changement. Plus généralement, certaines études prouvent que ses rendements peuvent être identiques, voire supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle.

- Vraiment?

- Oui, grâce à l’association de cultures ou en faisant des rangs plus serrés, par exemple.

- Du côté du consommateur, manger bio coûte cher.

- C’est vrai et, éthiquement, le bio ne peut pas être accessible qu’aux riches. Le prix s’explique sans doute par une différence de coût de production. A cela s’ajoute une économie d’échelle plus difficile à établir. De mon côté, je soupçonne que les marchands s’octroient plus de marges sur le bio en profitant d’un effet de mode. Cependant, si tous les produits deviennent bio, les prix s'équilibreraient.

- Comment les paysans ont-ils accueilli votre texte?

- Le milieu est encore très divisé. L'Office fédéral de l'agriculture trouve notre projet utopiste, par exemple. Les agriculteurs qui triment déjà énormément voient cette initiative comme un fardeau supplémentaire. Il est clair que si le peuple accepte notre initiative, la Confédération devra repenser toute la politique agricole du pays et aider les agriculteurs à relever le défi. On a dix ans pour appliquer le texte et pendant cette période, il va falloir trouver les solutions qui permettront aux agriculteurs de se passer de ces pesticides de synthèse.

- En fait, vous leur proposez un autre métier…

- Tout à fait. Nous voulons une autre conception de l’agriculture. Les pesticides incarnent une solution de facilité. Ne pas y avoir recours exigera plus de travail, donc plus de main-d’œuvre nécessaires et des solutions technologiques innovantes. C’est pour cela que la politique agricole doit changer afin d’aider les agriculteurs à relever ce défi. Personnellement, je préfère imaginer un monde sans pesticides de synthèse avec des gens qui travaillent, qui innovent et des villages agricoles qui reprennent vie. Il y a là selon moi, une excellente opportunité pour la Suisse de se profiler pour l'agriculture de l'avenir.

- Comment avez-vous été accueillis par les partis politiques?

- Nous n’avons pas assisté à une levée de boucliers. Au contraire, des messages de soutien de tous les partis nous sont parvenus. Mais je suis conscient que les détracteurs du bio pèsent lourd, et le fait d'être un groupe apolitique rend la démarche plus délicate. Je ne m'attends pas à une campagne douce. 

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