La longue récession qu'a connue la Suisse durant une bonne partie des années 1990 a sensiblement affaibli la force de frappe des syndicats dans les négociations salariales. Face à des organisations patronales qui tenaient le couteau par le manche en raison d'un chômage élevé et de ressources objectivement faibles à distribuer, le travail des syndicats s'est borné pour l'essentiel à tenter de maintenir le pouvoir d'achat, ce qu'ils ne sont que partiellement parvenus à faire. Les salaires réels ont ainsi reculé chaque année de 1992 à 1997, 1995 excepté.

Ce climat imprégné d'«intimidation patronale» et de «tendance au démantèlement» a été propice à la suppression à large échelle du principe de l'automaticité de la compensation du renchérissement, a déclaré mercredi devant la presse le président de l'Union syndicale suisse (USS), Paul Rechsteiner. Tout lien entre augmentation des salaires et inflation a ainsi disparu de conventions collectives comme celles des secteurs de la chimie et du textile. En parallèle, l'attribution d'augmentations de salaire au mérite a progressé et, dans diverses activités, les négociations qui se déroulaient traditionnellement au niveau de la branche ont été décentralisées au niveau des entreprises.

De manière générale, l'«élément collectif» dans les négociations salariales s'est effrité durant la décennie, a expliqué devant la presse le secrétaire de l'USS, Serge Gaillard. Cette évolution «à l'américaine» est préoccupante car elle est susceptible de conduire à un nouvel accroissement des disparités. Les salariés à faible pouvoir de négociation risquent de ne pas être en mesure d'exiger de hausses salariales malgré le retour à la haute conjoncture, tandis que ceux à qualification rare sur le marché, les cadres supérieurs notamment, peuvent obtenir des augmentations substantielles par la négociation individuelle sous des formes diverses (bonus, stock-options, etc.). Peignant le diable anglo-saxon sur la muraille, Serge Gaillard a exhibé des statistiques montrant que les Américains les plus riches l'étaient sensiblement plus que leurs homologues suisses et inversement pour les plus pauvres. «Certes, a-t-il admis, la situation ne s'explique pas uniquement par des questions de négociations salariales, mais ces dernières sont un facteur décisif de l'évolution de la répartition des revenus.»

Cette évolution est illustrée par le fait que les salaires réels n'ont augmenté que «de manière médiocre depuis la sortie de la récession en 1997», alors que les bénéfices des entreprises ont recommencé à prendre l'ascenseur rapidement. Après des hausses de 0,2% en 1998 et 1999, les salaires réels devraient même reculer à nouveau globalement de 0,3% cette année selon les projections présentées par l'USS.

Pour les syndicats, il s'agit dès lors de «remettre la marche avant» dans le cadre des négociations salariales pour l'an prochain qui se profilent à l'horizon. Au vu de la conjoncture éclatante et des gains de productivité notables attendus, l'USS exige une compensation intégrale et généralisée du renchérissement (environ 2%) plus une hausse réelle, variable selon les branches mais d'au moins 1,5%, pour chacun. Un salaire de 5000 francs devrait ainsi augmenter de 175 francs au minimum (dont 100 à titre de compensation pour l'inflation). Dernière exigence générale, l'USS veut englober les gros salaires dans les négociations collectives. Cette transparence vise à éviter que les salaires des cadres ne s'envolent tandis que les autres stagnent.

Les patrons réagissent

L'Union suisse des arts et métiers (USAM) a réagi mercredi à cette stratégie en la qualifiant de «résurrection de schémas de pensée éculés». L'augmentation généralisée des salaires est jugée «totalement déplacée». La marge de manœuvre pour des hausses de salaires est «restreinte» pour les nombreuses sociétés qui doivent procéder aux investissements reportés durant la récession, assure l'association faîtière des PME. Anticipant les exigences des syndicats, l'Union patronale suisse (UPS) s'était, elle, distinguée ces dernières semaines par des déclarations étonnamment conciliantes. S'il rejette le principe d'une compensation automatique du renchérissement, son directeur, Peter Hasler, avait estimé qu'au vu de la vigueur de la croissance, du niveau de l'inflation et de la sécheresse du marché du travail, une hausse généralisée des salaires lui semblait justifiée. Le patron de l'UPS avait par ailleurs critiqué les salaires mirobolants versés à certains cadres supérieurs, susceptibles à ses yeux «de faire exploser le système salarial helvétique». La portée de ces déclarations doit toutefois être relativisée. Peter Hasler s'est en effet bien gardé de chiffrer les hausses «généralisées» qui lui semblent souhaitables. En outre, – tout comme l'USS – l'UPS n'est qu'une centrale nationale et ne participe pas directement aux négociations. Celles-ci ont lieu au mieux au niveau des différentes branches, voire dans les entreprises.