En langage diplomatique, il s'agit d'un «échange de vues». En réalité, c'est un tour d'horizon de leur ligne de défense commune qu'ont effectué vendredi, au Grand-Duché, le ministre du Budget, Luc Frieden, et Hans-Rudolf Merz.

Défense des places financières suisse et luxembourgeoise, «confrontées de plus en plus au risque de voir les capitaux internationaux émigrer dans des pays tiers», selon Luc Frieden. Défense du prélèvement à la source, pratiqué par les deux pays en matière de fiscalité de l'épargne des non-résidents communautaires. Défense, surtout, d'un dialogue fiscal avec la Commission européenne «basé sur des faits et des chiffres»: «Il n'y a rien de plus contre-productif que de discuter sur la base de clichés, a expliqué au Temps Luc Frieden. Sur tous ces dossiers, l'Europe ne doit rien entreprendre sans arguments solides et irréfutables.»

Le dossier chaud de cette visite, un an après le passage à Berne du ministre luxembourgeois, était évidemment l'actualité autour de la directive «Fiscalité de l'épargne», entrée en vigueur en 2005, que les 27 envisagent de renégocier pour en étendre le champ d'application. Lors du déjeuner de vendredi, face à son homologue et au premier ministre, Jean-Claude Juncker, qui les avait rejoints, Hans-Rudolf Merz a ainsi questionné ses hôtes sur les délibérations du conseil Ecofin qui, le 14 mai dernier, a pris connaissance d'un premier rapport d'évaluation présenté par le commissaire européen Lazlo Kovacs. Le Luxembourg, comme la Belgique et l'Autriche, a opté avec la Suisse pour le prélèvement à la source.

Le récit de cet Ecofin a permis aux Luxembourgeois d'expliquer comment ils avaient alors freiné l'envie de quelques Etats membres d'ouvrir le dossier d'une renégociation avant une évaluation rigoureuse. «Ils ont obtenu là une victoire qui n'est pas seulement une affaire de calendrier, note un expert. Parler de rentrée fiscale concrète plutôt que de principes est la meilleure des défenses.»

Une directive qui paie

«J'ai confirmé à M. Merz, complète Luc Frieden, que nous refuserons absolument de modifier quoi que ce soit à la directive avant de voir si celle-ci fonctionne et quels sont les résultats de l'échange automatique d'informations que certains voudraient nous voir adopter.» Car la Suisse et le Luxembourg paient: la Confédération a prélevé l'an dernier 653 millions de francs et le Grand-Duché environ 150 millions d'euros au titre de la directive «Fiscalité de l'épargne». 75% de ces sommes ont été comme prévu rétrocédés aux 27 en fonction du nombre de résidents concernés par pays. «Notre système fonctionne, c'est notre force», résume Luc Frieden.

«Du fait que nous ne sommes pas à la table de l'UE, ce genre de rencontre bilatérale nous permet de mieux évaluer les rapports de force et d'en savoir plus sur les positions de chaque pays», concède un diplomate helvétique. L'avis de Jean-Claude Juncker, vétéran depuis plus de vingt ans de ces conseils ministériels - et candidat souvent cité pour le poste de futur président du Conseil de l'Union européenne qui sera créé après l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne -, est considéré par ses pairs comme un excellent baromètre. La Suisse tout comme le Luxembourg ont pu comparer leurs griefs respectifs contre la «City» de Londres et le gouvernement britannique, soupçonnés de tout faire en coulisses pour miner les places financières concurrentes.

Plus généralement, le climat d'hostilité croissante autour du secret bancaire, attisé par le récent scandale fiscal entre l'Allemagne et le Liechtenstein, a été discuté. Avec, là aussi, une remise en perspective partagée par les deux pays avant une prochaine réunion de l'OCDE en juin sur les paradis fiscaux. Laquelle s'annonce houleuse: «La Suisse n'est pas un refuge pour les fraudeurs et les criminels, a redit Hans-Rudolf Merz. Notre pays s'est en effet doté d'un dispositif de lutte anti-fraude dense et efficace. Les citoyens ont le droit de protéger leur sphère privée, et ce droit doit leur être assuré.» Une approche confortée par Luc Frieden, pour qui: «Le secret bancaire tel qu'il existe chez nous permet de lutter contre la criminalité financière.»

Tout comme celles de la Confédération, les autorités du Grand-Duché voient le principal défi ailleurs: dans le risque de fuite des capitaux vers des pays tiers, bien moins respectueux des règles. «La phase est pleine d'incertitudes, nous le savons», a reconnu le ministre luxembourgeois. De ce point de vue, la volonté exprimée par les 27 le 14 mai d'insérer une clause de «bonne gouvernance fiscale et financière» dans les futures négociations d'accord de libre-échange, notamment avec les pays asiatiques, est jugée cruciale pour stopper une possible hémorragie de fonds vers Singapour ou Hongkong. Avec une question posée à la Commission par Luc Frieden après l'échec de la tournée récente en Extrême-Orient du commissaire Kovacs: «Que fait-on si ces partenaires refusent d'entrer en matière?»