Rarement votation vaudoise aura été aussi imprévisible. Partis la fleur au fusil dans une campagne sans opposants déclarés, les partisans du métro lausannois M2 se sont retrouvés brusquement en terrain miné. Au séisme de la recapitalisation de la BCV – qui rappelle que banque et métro avaient déjà été opposés l'un à l'autre par Charles Favre – sont venus s'ajouter les critiques techniques de Philippe Bovy et la prophétie de Charles-Louis Rochat sur une hausse des impôts cantonaux. «Depuis dix ans, jamais un scrutin n'a été secoué par autant d'éléments majeurs», constate le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz. Du coup, même ce mathématicien réputé pour ses analyses d'avant votation est devenu prudent: «J'ai le sentiment que le métro l'emportera avec une majorité pas trop étriquée, mais je ne fais pas de pronostic sûr.»

A six jours du dépouillement, évaluer les chances du M2 est devenu un sport cantonal. Pratiquant professionnel, Christian Masserey, secrétaire patronal coordonnant la campagne des partisans, admet que Charles-Louis Rochat a atteint sa cible: «En parlant fiscalité, il a touché le point sensible, c'est évident.» Reste à cerner la portée du coup, partiellement dévié avant même d'avoir été porté par la récente introduction du vote par correspondance généralisé. D'après l'expérience des précédents scrutins, la moitié des votants se seraient prononcés avant l'éclat du libéral. «On ne voit guère plus d'un quart des bulletins arriver durant la dernière semaine, et pas plus de 10 à 12% les trois derniers jours, y compris ceux qui se déplacent encore aux urnes», ajoute Christian Masserey.

Jauger la portée de l'argument financier se révèle très difficile. «Bien des partisans du métro s'en fichent, pense le secrétaire patronal, ils tiennent à l'amélioration de la vie des Lausannois.» Se souvenant de l'imperméabilité des Vaudois aux tentatives de restrictions des dépenses publiques, d'autres observateurs ajoutent que les votants «n'ont absolument pas conscience du réel état des finances du canton». Dans les milieux industriels, l'aspect «investissement et relance» serait aussi déterminant.

Premier à vouloir lier la construction du M2 à une hausse des impôts, le député libéral de La Tour-de-Peilz Alain Grangier est au contraire persuadé d'un déclic. «Les gens se sont vu confirmer leurs craintes. Ceux qui ne tireront rien du métro, mais sont sensibles aux investissements dans le social ou la formation, ont été convaincus de dire non.» Pour le député libéral, si de grands consortiums s'attendent en effet à des retombées, ailleurs d'autres calculs sont faits: «Pour attirer des emplois, il faut que la fiscalité générale soit favorable.» Enfin, la prise de position du président du gouvernement crée encore d'autres lignes de front. Ceux qui s'étonnent de sa rupture de collégialité s'opposent à ceux qui s'insurgent devant son rappel à l'ordre par ses collègues: «Il dit vrai, pourquoi le faire taire?» L'influence sur les votes paraît quand même marginale.

Reste le critère géographique, qui s'annonce au contraire déterminant. A elle seule, l'agglomération lausannoise rassemble le tiers des votants du canton, ce qui ne l'empêche pas d'avoir besoin d'alliés. A Lausanne-ville, trois quarts de «oui» sont attendus, mais les opposants s'accrochent à l'espoir d'un vote en demi-teinte de la couronne ouest, déjà servie par le métro M1 (ou TSOL) et fâchée par la mise sous tutelle de Chavannes-près-Renens. Ils comptent aussi sur un «non» dans la Vallée de Joux et le Chablais: «On m'a souvent reparlé du refus de Lausanne d'organiser les Jeux Olympiques», constate le député d'Aigle, Charles-Pascal Ghiringhelli. Pour Christian Masserey, «La Riviera, Lavaux, et La Côte posent moins de problèmes.» C'est toutefois à Lavaux que la seule opposition déclarée est implantée, alors qu'Alain Grangier prévoit de son côté un «non» de la Riviera. Troisième réservoir de votants du canton, le district de Nyon est par ailleurs ressenti comme «perplexe» par l'écologiste Philippe Martinet. Pour son collègue député Olivier Feller, «la campagne n'est pas passionnée. La hausse d'impôt brandie est abstraite.» Pas de quoi justifier des «non» épidermiques.

Le sort du métro risque finalement d'être entre les mains de régions très éloignées de la capitale. Jusqu'où le message d'un canton fort grâce à une capitale forte est-il passé?