Le Valais est différent. D’ailleurs, il faudrait adapter la Lex Weber ou la révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) à la spécificité valaisanne. Pour Thomas Antonietti, commissaire de l’exposition Si loin et si proche, cent ans d’ethnologie en Valais, l’ethnologie est à la source d’un argumentaire politique récurrent durant cette dernière ­année. Parce que les premières recherches ethnologiques ont marqué le canton et l’ont distingué du reste de la Suisse. «Les gens qui défendent des intérêts économiques et politiques ont utilisé cette image d’un Valais différent lors des récentes votations parce qu’elle leur rendait service», analyse-t-il.

Aujourd’hui, l’exposition présentée à l’Ancien Pénitencier de Sion présente des objets, des images et des films rendant lisibles à la fois la chronologie des recherches sur le Valais et leurs problématiques. A travers l’exemple des masques du Lötschental, Thomas Antonietti explique au Temps comment cette image ethnologique est entrée dans la peau des Valaisans.

Les «Tschäggättä» plutôt que les «Hibschu Lit»

L’un des premiers ethnologues venus en Valais, Leopold Rütimeyer, s’est intéressé vers 1900 aux masques en bois grimaçants portés pour le carnaval dans le Lötschental. Il y voyait les restes d’une culture primitive, origine historique de la société européenne. «Les premiers ethnologues sont très liés avec les peintres de l’école de Savièse, qui leur envoient des objets et du matériel à étudier», note Thomas Antonietti. Artistes et universitaires font partie du même milieu plutôt bourgeois citadin qui veut sauvegarder des traditions «primitives», souvent idéalisées, et en voie de disparition.

Les premiers chercheurs collectionnent des objets, aujour­d’hui conservés à Bâle, Zurich ou Genève. Les sculpteurs du Lötschental comprennent vite leur intérêt économique et commencent à créer des masques pour les ethnologues. Les autres figures du carnaval disparaissent, faute d’intérêt. C’est le cas des «Hibschu Lit» – vêtus de beaux costumes – ou des «Otschini» – des masques comme on en voit dans d’autres carnavals. «Sans le savoir, les sculpteurs d’aujourd’hui ont intégré à leur discours les premières théories des ethnologues, poursuit Thomas Antonietti. Ils les ont intériorisées et elles sont devenues une part de leur identité.»

En 1916, un Américain tourne un film sur les «Tschäggättä», ces grands personnages couverts de peaux d’animaux qui portent les fameux masques du Lötschental. Mais le film est tourné au mois de juin. «L’ethnologue a procédé à une mise en scène puisque les masques ne sortent pas en été, explique Thomas Antonietti. Diffusés dans des institutions publiques, comme la médiathèque, sans en préciser le contexte, ce genre de document contribue à la création d’une image d’authenticité qui n’a jamais existé.» Et influence ensuite les médias qui les utilisent.

«Un état culturel prétendument épargné»

«Cette volonté de décrire un état culturel prétendument primitif, épargné par la civilisation moderne, détermine la recherche jusque vers 1950», estime Thomas Antonietti. Depuis les années 1960 et la présence d’ethnologues américains en Valais, l’ethnologie s’est intéressée à la migration, à l’organisation du travail, au rapport entre les sexes, à l’utilisation des ressources territoriales ou au contexte même de la recherche. «Le travail avance mais il est méconnu et le discours officiel défend toujours l’identité ethnologique d’il y a cinquante ans», poursuit Thomas Antonietti. Comme un filtre, superposé à la réalité du canton.

Au dernier étage de l’exposition, un film récent, tourné par les ethnologues Grégoire Mayor et Suzanne Chappaz, montre à la fois les masques du Lötschental et les appareils photo des touristes qui les entourent. Un peu plus loin, une affiche datée de 2009 avec une «Tschäggättä» à l’air sauvage. A côté du logo des CFF, un slogan: «Explorez un peuple rude». Et Marie-Claude Morand, directrice des Musées cantonaux, de présenter l’exposition par ces mots: «Nous devons analyser qui nous a observés pour comprendre ce regard et prendre notre indépendance.»

«Si loin et si proche – un siècle d’ethnologie en Valais», Ancien Pénitencier de Sion, 21.06.2013- 5.01.2014, www.musees-valais.ch