GENEVE

Ce magistrat atypique qui convoite à Genève le poste de procureur général

François Paychère, président du Tribunal administratif et membre du Parti socialiste, va tenter de contrer la réélection du sortant, le radical Daniel Zappelli. Portrait d'un juriste respecté.

Il est le premier à relever un tel défi. Se porter candidat contre un procureur général sortant. A 49 ans, François Paychère, président du Tribunal administratif genevois, est pour l'instant le seul adversaire déclaré de Daniel Zappelli. Au sein du pouvoir judiciaire, le socialiste s'est déjà forgé une réputation de juriste pointu, solide, indépendant, un brin austère, voire très «conceptuel». Portrait d'un magistrat atypique.

«La place des foncteurs déontiques dans l'analyse du discours juridique». A lire les titres de ses publications, on se demanderait presque ce que vient faire François Paychère dans cette galère. Docteur en droit de l'Université de Paris, spécialiste de la philosophie du droit, auteur d'innombrables publications, le candidat a le profil du théoricien. «A la croisée des chemins, j'ai préféré quitter le monde académique pour la pratique», explique-t-il. Devenu avocat, il va ensuite œuvrer durant trois ans comme greffier au sein de la première Cour de droit public du Tribunal fédéral et se frotter à la procédure pénale, l'entraide et l'extradition. En 1995, il entre dans la magistrature. Une année et demie comme substitut du procureur général, sous l'ère Bertossa, avant d'être élu au Tribunal administratif.

Un esprit ouvert

Son goût pour les sciences du langage et l'analyse narrative ne va pas l'abandonner pour autant. Dans un arrêt déboutant un chauffeur de taxi, qui revendiquait le droit de parquer son véhicule sur une station pour aller satisfaire un besoin naturel, le juge va consacrer cinq pages à l'histoire des urinoirs publics et de leur concepteur. Un esprit trop compliqué? Pour ceux qui l'ont côtoyé au sein du Conseil supérieur de la magistrature ou de la Commission de gestion du pouvoir judiciaire, François Paychère parvient à vulgariser son point de vue.

«Il a l'esprit clair, il sait prendre à bras-le-corps les problèmes et manœuvrer pour les résoudre», dit de lui un magistrat.

Expert du Conseil de l'Europe au sein d'un groupe de spécialistes pour l'efficacité de la justice, il est aussi allé chercher des idées ailleurs sur des sujets aussi sensibles que le contrôle du travail des magistrats ou le bon déroulement des procédures. Une thématique brûlante dans un canton où les enquêtes pénales piétinent longtemps. Les outils qu'il a mis en place au sein de sa juridiction ont donné, assure-t-il, des résultats plus que satisfaisants. «C'est comme le stéthoscope du médecin. Il est plus facile de soigner quelqu'un si l'on sait à quel rythme son cœur bat», résume François Paychère.

L'antithèse

Le bureau est à l'image du personnage. Beaucoup d'ouvrages, une statue «Le psy» venant du Fonds cantonal d'art contemporain, une photographie qui symbolise la pauvreté. Son père, doyen des classes de solfège au Conservatoire, et sa mère virtuose, puis enseignante en mathématiques, lui ont transmis la passion de la musique et du piano. François Paychère, qui a abandonné il y a peu son légendaire nœud papillon pour une plus classique cravate, est un peu «l'antithèse» de son adversaire radical. Il est plutôt table de conférence que canapé, plutôt distant que familier, plutôt vélo que voiture, plutôt concert que boîte de nuit.

Décidé à se lancer dans la course parce qu'il arrive à un tournant de sa carrière, parce que les bouleversements qui attendent le Ministère public avec l'entrée en vigueur de la nouvelle procédure pénale et son système accusatoire le passionnent mais aussi parce que la situation actuelle lui paraît bien insatisfaisante, François Paychère est intarissable sur ce qu'il conviendrait de faire à cette fonction.

Il se verrait bien être un procureur général plus sélectif qui s'investit personnellement dans les dossiers complexes, qui lutte efficacement contre la délinquance routière et édicte des directives claires en la matière, qui oriente les efforts de la police sur les réseaux de trafiquants de drogue plutôt que sur les petits revendeurs, qui donne des impulsions et veille à la progression des dossiers économiques mammouths du style de la BCGE, qui instaure une politique plus pro-active en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et qui ouvre l'œil, et le bon, sur les criminels de guerre et autres tortionnaires venus s'aventurer dans la cité.

Les influences

Sa vision du poste n'est pas partisane. François Paychère n'a d'ailleurs pas la réputation d'être un militant pur et dur. Il a adhéré au PS en 1984, lorsqu'il enseignait à Saint-Gall, et reste marqué par une conception allemande de la social-démocratie. Sans mettre son drapeau dans sa poche, le candidat ne se définit pas comme un porte-parole des socialistes de la justice. Il reste d'ailleurs convaincu que les magistrats sont bien plus influencés par leur carrière que leur parti.

La sienne lui a permis de croiser les chemins du juge fédéral Jean-François Egli, dont il a admiré la force de travail, de l'ancien magistrat français Antoine Garapon, avec lequel il a collaboré à des publications de sociologie juridique, et de l'ancien procureur général Bernard Bertossa. Ce dernier n'est pas une figure tutélaire pour François Paychère mais bien un exemple. «J'aimerais qu'on me dise que j'ai la même rapidité d'analyse que lui.»

Laxiste, le candidat de la gauche? L'intéressé s'en défend. Il ne compte pas faire de fleur aux squatters. «Dès qu'il y aura une autorisation de construire, les occupants devront partir.» Mais tout cela doit s'opérer dans les formes, ajoute-t-il. Les avocats et la direction de Champ-Dollon seront sans doute heureux d'entendre de sa bouche qu'il ne craint pas la liberté provisoire. «Il faut avoir le courage de sortir de prison même ceux contre qui, le jour venu, il faudra requérir une peine ferme.»

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