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Le procureur Yves Bertossa. Derrière lui, les 120 classeurs de la procédure.
© Cecilia Bozzoli

Justice

Les magouilles en série de l'ancien gérant de Credit Suisse

A son procès de Genève, le prévenu reconnaît avoir fait des choses effarantes. Il ne s'explique toujours pas comment il a pu passer entre les mailles du contrôle interne alors qu'il s'occupait du plus gros client de la banque

Une sorte d’inventaire de toutes les magouilles possibles et imaginables. Au second jour de son procès genevois, l’ancien gérant de fortune de Credit Suisse a détaillé ses méthodes pour détourner de l’argent. Il a comblé des pertes, beaucoup spéculé et aussi empoché à son profit quelque 40 millions de dollars. «Tout ce que j’ai fait est vraiment effarant, reconnaît le prévenu, mais cela s’est inscrit dans un processus complexe où j’ai collectionné les erreurs et opéré les mauvais choix.»

Un statut privilégié?

Patrice L. évoque des moyens «parfois très sophistiqués et parfois très grossiers» employés durant huit ans au nez et à la barbe de tous. Il s’étonne encore: «Je ne sais pas comment j’ai pu passer tous les contrôles internes.» Ce d’autant plus qu’il gérait les fonds du plus gros client de la banque, le milliardaire géorgien Bidzina Ivanishvili.

Ce statut privilégié le protégeait-il des chicanes de la surveillance, comme le suggère le procureur Yves Bertossa? «Au contraire, j’étais dans la cible car les auditeurs se concentrent sur les risques et donc sur les portefeuilles des clients importants», ajoute le Français, tout en estimant n’avoir en rien profité de son aura pour déjouer le système. «Je recevais parfois de manière aléatoire des questions sur des transactions.»

Il restera debout toute la matinée, et ne s’assiéra que plus tard, pour répondre à une déferlante de questions sur les transferts indus d’argent, les prêts abusifs, le trading non autorisé, les collages de signatures, les intermédiaires utilisés pour investir en douce à l’extérieur de la banque, les comptes cachés aux clients pour financer des achats de titres. Ou encore les relevés incomplets et leur «version voyage» (celle où le logo Credit Suisse disparaissait pour des raisons de discrétion), les rétrocessions et autres commissions, les profits et surtout les pertes subies sur des actions en chute libre. Bref, les faits mentionnés dans l’acte d’accusation et reconnus dans leur quasi-totalité.

Lire aussi: La métamorphose de la star déchue de Credit Suisse

«Une peur constante»

Quand le juge Vincent Fournier lui demande pourquoi il a franchi «la ligne rouge» de l’enrichissement personnel, Patrice L. répond: «C’était un engrenage. Pour me sortir d’une situation difficile, je plongeais dans une situation encore pire. J’ai vécu dans la peur constante et quand on a peur, on fait n’importe quoi. Même si j’ai aussi pu agir de manière extrêmement professionnelle en donnant de très bons conseils et en faisant gagner des sommes considérables.» Le prévenu ne sait pas pourquoi il n’a pas osé annoncer les pertes à un client russe lors de la crise financière de 2008. «Ça a été le déclencheur alors que je n’étais pas responsable. Le titre Meinl était d’ailleurs chaudement recommandé par la banque.»

Le procureur Yves Bertossa tente d’obtenir une explication plus détaillée: «Mais de quoi aviez-vous peur à ce moment-là?» La réponse est plutôt embrouillée. Le prévenu dit ne pas avoir craint pour son job ou son bonus. Il avait réussi à conserver les portefeuilles de Bidzina Ivanishvili et de l’oligarque russe Vitaly Malkin, c’était suffisant pour garder son prestige au sein de la banque. Patrice L. évoque une peur plus générale du scandale mais aussi une question d’ego: «J’avais trouvé tout seul ces clients russes et je voulais faire du bon travail. Les voir perdre de l’argent à cause de moi, c’était une blessure. Mon but était que tout le monde soit content et que j’y gagne aussi.» Il ne dira pas s’il avait des raisons de craindre une vengeance.

Le généreux client géorgien

Pour faire fonctionner cette spirale infernale, le gérant s’est essentiellement servi (près de 150 millions de dollars sans compter les placements) sur les comptes très garnis de Bidzina Ivanishvili. Ses contacts avec le milliardaire, tête du parti Rêve géorgien et nommé premier ministre en 2012, étaient réguliers. Par e-mail ou par téléphone. Il lui rendait aussi visite quatre fois par an avant sa brève prise de fonction. Cet homme qu’il qualifie de «généreux» lui a d’ailleurs versé une commission occulte de 1,5 million de dollars. «C’est le seul cadeau que j’ai accepté.»

Patrice L. n’a pas fini de s’expliquer sur ses stratagèmes. Mais avant de reprendre cet interrogatoire, le tribunal entendra plaignants et témoins. L’oligarque Vitaly Malkin doit ouvrir le bal mercredi matin.

La «controlite» de l’oligarque russe

Cet homme d’affaires et ancien sénateur russe estime avoir perdu environ 15 millions sur du trading non autorisé, via un compte caché, et 5 millions liés à un transfert. Le trou a été comblé par le prévenu (en siphonnant les avoirs du milliardaire géorgien). Ces fonds sont désormais bloqués et Vitaly Malkin n’apprécierait pas de les voir confisqués et restitués. Me Christian Lüscher, son conseil, a préparé le terrain avec quelques questions pour clore cette journée d’interrogatoire.

«Avez-vous fait un stage à votre arrivée à Credit Suisse?

– Pas vraiment. Le chef du département, celui qui m’a recruté, n’avait pas un profil de banquier et mon supérieur était traducteur à la base. Je me suis formé en étudiant les procédures et en passant des tests.

– Lors de l’instruction, vous avez dit qu’on vous avait laissé faire?

– C’est trop général de présenter les choses ainsi.

– Comment deviez-vous gérer le compte de Vitaly Malkin?

– Ce client avait une organisation spécifique. C’est lui et lui seul qui donnait les ordres. La marge du gestionnaire était donc nulle à ce niveau.»

Un audit resté secret

Me Lüscher s’intéresse aussi à un audit du desk russe réalisé en 2009 par Credit Suisse et qui n’est visiblement pas versé au dossier. «Le résultat de cet audit était assez catastrophique. Celui-ci montrait que le management n’avait pas réussi à imposer ses méthodes et certains hauts cadres ont dû partir», explique le prévenu. L’avocat a suggéré, puis finalement renoncé à demander au tribunal d’ordonner la production dudit rapport. On n’en saura guère plus pour le moment.


Les enjeux du procès:

La guerre sera totale au procès de l’ex-gérant vedette de Credit Suisse

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