Genève

MAH: chronique d’un pataquès

Les Genevois ont rejeté, à plus de 54%, le projet de rénovation et d’extension du Musée d’Art et d’Histoire. Un refus tranché, à l’issue d’une âpre bataille aux fronts nébuleux

Un non sec et cinglant. Les Genevois ont rejeté dimanche, à plus de 54%, le projet de rénovation et d’agrandissement du Musée d’Art et d’Histoire (MAH). Exit le «projet Nouvel», exit le soutien financier du mécène Jean-Claude Gandur, exeunt ses splendeurs égyptiennes, ses Soulages et ses Tinguely. Au terme d’une campagne acharnée de part et d’autre, passionnée et passionnelle, la majorité des citoyens de la Ville a parlé: elle ne veut pas de ce nouveau Musée, pas maintenant, pas dans ces conditions.

Rarement objet communal aura autant tétanisé le corps électoral genevois. Un constat aux allures de petite consolation pour le camp des perdants. «Nous regrettons évidemment la décision populaire, lâche le nouveau président de la section ville du Parti socialiste, Olivier Gurtner. Mais nous pouvons nous réjouir d’une chose, sanctionnée par un taux de participation supérieur à 43%: les débats ont été intenses, ce qui démontre l’attachement des Genevois à ce musée.»

Rarement objet communal aura aussi à ce point transcendé les clivages traditionnels. Ni gauche ni droite dans cette affaire, mais d’autres chapelles: le tout à l’Etat contre le partenariat public-privé, la morale financière contre l’effet d’aubaine, les croisés du patrimoine contre les bâtisseurs. Et peut-être aussi de moins avouables querelles de collectionneurs.

«Le corps électoral a toujours raison, le Conseil administratif prend donc acte du rejet du projet, a aussitôt déclaré le magistrat en charge de la Culture, Sami Kanaan, devant la presse. C’est le rejet du fruit de cinq ans de travail, d’un projet abouti et financé pour moitié par des partenaires privés. C’est aussi l’échec d’un travail de concertation mené avec mon collègue Rémy Pagani. Nous avions fait un pari en 2011, celui de relancer un projet à l’arrêt. Nous l’avons perdu aujourd’hui, nous repartons donc de zéro.»

Une amertume qui fait écho à celle de Charlotte de Senarclens, co-présidente du Cercle de soutien au projet. «Avec ce non, on dit oui à pas grand-chose, résume-t-elle. Il va falloir relever la tête, mais je ne sais pas de quoi la suite sera faite. Je ne suis pas sûre que l’avenir soit les plans B, C ou D promis par les opposants.»

Comment en est-on arrivé là? Impossible, dimanche, de dire lequel des arguments des opposants aura fait pencher la balance. Mais malgré un financement privé assuré à hauteur de 65 millions et un soutien politique à large spectre, le camp du oui n’a pas su convaincre. L’analyse des résultats le montre: outre les 54,34% de non, «le vote blanc dépasse les 7%, note Martine Brunschwig Graf, présidente de la Fondation pour l’agrandissement du MAH. C’est du jamais vu! Les gens ont de toute évidence été troublés par l’abondance d’arguments jetés dans la bataille.»

A demi-mot, Sami Kanaan admet une part de responsabilités des promoteurs du projet: «Si la campagne a beaucoup tourné autour du comblement de la cour, du choix de l’architecte ou du partenariat avec Jean-Claude Gandur, nous avons certainement pêché sur certains points, comme la publication trop tardive de la révision de la convention de partenariat et la présentation, tardive elle aussi, du projet scientifique pour le MAH.» Et le magistrat de regretter, en passant, que le projet ait aussi pu faire les frais d’une «guerre des égo entre collectionneurs», le clan Barbier-Mueller ayant notamment pris fait et cause contre le projet.

Au-delà, c’est peut-être surtout la conjonction de deux phénomènes qui ont eu raison du nouveau MAH. A droite, d’abord, la foule des voix discordantes n’a cessé de grossir. Sur le papier, seuls l’extrême-gauche, l’UDC et les Verts de la Ville s’opposaient au projet. Mais en marge des soutiens officiels de l’Entente, nombre de personnalités issues du camp bourgeois – avocats, professionnels de l’immobilier ou défenseurs du patrimoine – sont parvenues à fissurer la belle harmonie.

La valse-hésitation des Verts, enfin, aura certainement pesé. C’est sous une magistrature verte, celle de Patrice Mugny, que le projet avait été relancé en 2007. Pourtant c’est une autre figure verte, Robert Cramer, qui est parvenue, huit ans plus tard, à rallier son parti au camp du non. Intervenue en novembre dernier, la volte-face aura certainement été déterminante, en contribuant à brouiller un jeu déjà complexe.

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