Mai 68

Comment Mai 68 a permis l’éveil de trois futurs hauts cadres bernois

Ils avaient 20 ou 22 ans en Mai 1968. Du chambardement des années 1960, ils ont développé un esprit critique inédit. Des crises économiques qui ont suivi, ils ont acquis la conviction qu’ils ne travailleraient pas dans l’économie privée

Entre eux, ils s’appellent Beppo, Ueli et Pesche. Ils se sont connus sur les bancs de l’Université de Berne. C’est là qu’ils ont vécu les turbulences de Mai 68, des mois qui les ont précédées et de ceux qui les ont suivies, troubles qui ont enflammé Paris et secoué Berlin. Comme ils le disent encore aujourd’hui, ils étaient alors «gauchistes», influencés par les mouvances idéologiques des années 1960.

Après leurs études, ils ont tous fait carrière dans l’administration fédérale ou dans ses satellites. Beppo a été pendant quatorze ans directeur général des CFF. Ueli a gravi les échelons de l’Administration fédérale des finances (AFF), dont il a été le directeur de 1989 à 2000, avant de prendre les commandes de La Poste Suisse jusqu’en 2009 puis de présider le conseil d’administration des CFF jusqu’en 2016. Pesche a succédé à Ueli à la tête de l’AFF en 2000. Il y est resté jusqu’en 2010, a ensuite présidé l’Union des banques cantonales suisses et est à son tour entré au conseil d’administration des CFF.

Beppo, c’est Benedikt Weibel. Ueli, c’est Ulrich Gygi. Pesche, c’est Peter Siegenthaler. L’inséparable trio continue de se voir régulièrement au restaurant Casa d’Italia, dans un quartier extérieur de Berne. Pour parler de tout, refaire le monde, évoquer les tracas du quotidien. C’est là que Le Temps les a rencontrés pour retracer avec eux ce que Benedikt Weibel, auteur d’un livre consacré à ce sujet, appelle «le volcan des années 1960» et l'«éruption de 1968»*.

La fascination française

Benedikt Weibel et Ulrich Gygi sont nés en 1946, Peter Siegenthaler deux ans plus tard. Le premier est Soleurois d’origine, les deux autres Bernois. A l’Université de Berne, ils ont tous les trois étudié les sciences économiques sous l’égide du professeur Walter Müller. Ils en furent les assistants, tout comme un autre camarade décédé en 2007, Rolf Ritschard, fils du conseiller fédéral et futur conseiller d’Etat.

 Ensemble, ils firent partie de l’équipe de volley-ball et sont devenus champions suisses universitaires dans les années 1970. Ils n’avaient par contre pas les mêmes goûts musicaux. Beppo était très marqué par la contre-culture américaine, Jimi Hendrix, Janis Joplin, mais aussi les Beatles et les Rolling Stones. Pesche écoutait plutôt du jazz. Ueli aussi, mais il était déjà fan de Brassens et de Brel, deux étendards de cette culture française qui se propageait jusque dans la Ville fédérale. «La France exerçait une fascination exceptionnelle», témoigne Benedikt Weibel, qui évoque avec nostalgie la curiosité que lui inspiraient en vrac Albert Camus, Françoise Hardy, Serge Gainsbourg, Jean-Claude Killy et les Saintes-Maries-de-la-Mer.

«Dutschke était un type extraordinaire»

Cela influença leur éveil aux mouvements de libération et de contestation du pouvoir et de l’autorité. «Je vivais dans un milieu plutôt fermé. Tout à coup, avec cet éclatement, la jeunesse avait la possibilité de tout remettre en question», se souvient Peter Siegenthaler. «Il y a eu trois phases dans les années 1960: d’abord la contre-culture, puis l’attrait immodéré pour la lecture et la philosophie, puis l’éruption de 1968 elle-même», enchaîne Benedikt Weibel.

A Berne, on lisait les philosophes allemands, l’Ecole de Francfort avec Marcuse et Habermas, Wittgenstein. «On ne comprenait pas toujours tout», rigolent-ils. Ils suivaient de près ce qui se passait en Allemagne, où l’atmosphère a commencé à s’échauffer en 1967 déjà. L’attentat commis le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, sociologue et figure de proue de la révolte estudiantine berlinoise, fut un premier révélateur. «Dutschke était un type extraordinaire», décrète Benedikt Weibel. Moins d’un mois plus tard, Paris s’embrasa.

La vague contestataire déferla sur la Suisse avec un certain décalage. Dans son livre, Benedikt Weibel n’évoque qu’un événement à Berne: une manifestation sur le Vietnam en juin, lors de laquelle un jeune homme hissa un drapeau vietcong sur la collégiale. Peu de temps après, le courant protestataire atteignit Zurich.

La libération de la femme

Les événements de Mai 68 eux-mêmes n’ont guère laissé de traces dans les esprits des trois étudiants de l’époque. Mais le courant dans lequel ils se sont inscrits eut des conséquences durables. «J’ai lu récemment un article qui disait que ces événements n’étaient pas un acte politique, mais une révolution pour la vie. Je suis assez d’accord avec cela», commente Benedikt Weibel, qui précise que la libération de la femme est sans doute le plus grand héritage de ces années-là.

«Cette analyse est juste et donne tort à Christoph Blocher, qui dit qu’il n’en est rien resté. L’esprit critique est entré dans les universités. Les profs n’étaient plus des dieux. Les groupes d’étudiants faisaient des rapports sur leurs performances scientifiques. Les profs, dont le nôtre, Walter Müller, étaient assez choqués», complète Ulrich Gygi. «Je me souviens que nous avions occupé le décanat et manifesté notre solidarité avec des ouvriers tessinois. Mais je ne sais pas si j’avais bien compris toutes les revendications», sourit Peter Siegenthaler.

Nous étions sensibles à l’idée de troisième voie entre le socialisme et le capitalisme

L’éveil politique à proprement parler se produisit les années suivantes. Contre le nucléaire, contre la guerre. «L’initiative de 1972 contre l’exportation de matériel de guerre a été le premier événement politique qui nous a vraiment mobilisés», reprend Peter Siegenthaler. La crise pétrolière des années 1970 et la récession qui frappa durement l’économie les firent réfléchir au fonctionnement des entreprises et de l’économie. «Nous avons acquis la conviction que nous ne travaillerions jamais dans l’économie privée et que nous nous engagerions pour défendre la cause publique», se remémorent-ils en chœur.

Que leur a apporté l’esprit critique hérité des mouvements des années 1960? «La conviction que l’autoritarisme n’apportait rien et que l’anarchisme n’était qu’une utopie. Nous, nous étions sensibles à l’idée de troisième voie entre le socialisme et le capitalisme, développée par le leader tchèque Ota Sik», détaille Benedikt Weibel. Cette posture les a aidés à franchir le pas de la libéralisation (partielle) des PTT et des CFF en 1998. Ils avaient compris qu’une dose d’économie de marché ne ferait pas de mal aux ex-régies fédérales.

L’anti-autoritarisme s’est traduit par une volonté de diriger de manière plus participative. «Nous avions une approche moins patriarcale. J’étais plus proche des cheminots que tous mes prédécesseurs. Lorsque j’étais à la tête des CFF, nous avons fortement réduit les effectifs. Il n’y a jamais eu de grève. Je pense que c’est aussi lié à cette différence de style», décrypte Benedikt Weibel.

La «reconnaissance des patrons»

Le Bernois a été sensibilisé à la théorie de la «reconnaissance des patrons», l’identification intuitive des situations types, la distinction rapide entre le nécessaire et le superflu. Il l’a décrit dans un opuscule qui a été traduit en français*. De son côté, Peter Siegenthaler estime avoir contribué à décrisper l’administration publique. «L’AFF a été dominée pendant des décennies par des membres de partis de droite. A la fin des années 1990, l’atmosphère a changé. C’était plus ouvert et plus participatif, on emmenait les gens avec soi en les impliquant dans ce qu’on faisait. Nous avons prouvé que nous faisions bien notre travail», analyse-t-il. «La meilleure preuve, c’est que Kaspar Villiger, radical, m’a gardé quand il est arrivé à la tête du Département des finances et qu’il a ensuite nommé Peter», précise Ulrich Gygi.

Leur vision idéaliste de l’administration publique n’a-t-elle jamais été mise à mal? «A la fin de ma carrière, j’étais un peu déçu des mécanismes de l’administration publique tels que je les ai vécus aux CFF, où le rôle du conseil d’administration est très réduit. C’est l’Office fédéral des transports qui décide tout», répond Ulrich Gygi.

Un pied tardif dans le privé

Peter Siegenthaler, lui, retourne la question. Il porte un regard sévère sur les entreprises qui ont appelé l’Etat à l’aide: «J’ai eu à gérer les crises de l’aviation et du secteur financier. Elles étaient différentes. Pour l’aviation (ndlr: grounding de Swissair), mon rôle a consisté à réunir les parties en conflit afin de trouver une solution ensemble. S’agissant des banques (ndlr: UBS), l’Etat a dû intervenir, car on avait laissé de trop grandes libertés au secteur financier», critique-t-il.

Ils ne travailleraient jamais dans l’économie privée, martelaient-ils au seuil des années 1970. A la retraite, le ton est moins catégorique. Benedikt Weibel préside aujourd’hui le conseil de surveillance de la société ferroviaire autrichienne privée Rail Holding AG et Ulrich Gygi, le conseil d’administration de l’agence de communication furrerhugi. Tout finit par arriver.


«Simplicité. L’art d’aller à l’essentiel», par Benedikt Weibel, 160 pages, Collection Le Savoir Suisse, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2017.

«Das Jahr der Träume. 1968 und die Welt von heute», par Benedikt Weibel, 248 pages, NZZ Libro, 2017.

Publicité