Le Temps: Tout le monde aujourd'hui veut «redresser» le canton de Vaud. Votre méthode?

Martin Chevallaz: J'ai le privilège de travailler régulièrement hors du canton, je sais comment les Confédérés nous regardent. Notre cote est vraiment très basse, comme notre poids politique. Il est quand même bizarre de voir le canton engager un salarié pour faire du lobbying à Berne, alors qu'il dispose de 18 conseillers nationaux, dont mon contradicteur, qui devrait rester au parlement pour défendre son canton!

Pierre-Yves Maillard: D'accord, la situation vaudoise n'est pas bonne. Mais ce n'est pas dans les travées du parlement que nous retrouverons notre crédibilité, c'est dans le canton. Si nous arrivons à assainir nos finances, à relancer des projets, à réinventer des façons de gouverner. J'ajoute que la députation vaudoise à Berne, notamment celle du parti de M. Chevallaz, n'est pas sensible aux problématiques cantonales. Pour la défense des trains régionaux, par exemple, on aurait une petite chance en s'opposant en bloc.

- M. C.: Je ne connais pas ce dossier dans le détail, mais dès qu'il y a un choix politique à faire, vous vous opposez. Je conteste votre vision vaudo-vaudoise d'un canton qui passe son temps à gémir alors qu'il doit reprendre confiance.

– Au-delà de la réputation ternie du canton de Vaud, on constate un effritement général de la position des cantons. En étant au Conseil d'Etat, peut-on résister à cette évolution?

- M. C.: Un conseiller d'Etat, bien plus qu'il y a vingt ans, a un rôle capital à jouer comme fédéraliste dans le cadre des conférences de chefs de département, où beaucoup de travail se fait en amont. Dans ces conférences, il est très important de taper sur la table pour affirmer la personnalité des cantons. Il faut lutter contre cette tendance à les considérer comme des sortes de sous-préfectures, surtout quand on est minoritaire. Je dois dire que je parle très bien l'allemand, par la force des choses car j'ai épousé mon professeur d'allemand…

– P.-Y. M.: Je ne peux que saluer ce discours. Sauf que la grande occasion pour les cantons de se défendre contre la volonté fédérale de les traiter indignement était la votation du 16 mai sur le paquet fiscal. C'est l'une des raisons pour lesquelles vous auriez dû vous y opposer. Après le 16 mai, je pense qu'on va écouter un peu plus les cantons. Entre parenthèses, je ne crois pas avoir de gros problèmes avec l'allemand.

- M. C.: C'est de la propagande politique. Si j'ai accepté le paquet fiscal, c'est dans l'espoir que cela secoue ce canton et qu'il prenne enfin effectivement des mesures. Je veux ajouter que je suis pour la régionalisation. J'ai voté oui à la fusion Vaud-Genève, non que je la crusse faisable, mais parce que ça allait dans la bonne direction. Une région de Suisse occidentale démocratiquement choisie serait sans doute une bonne chose si nous devions un jour adhérer à l'Europe.

– Vous qui vous êtes fait connaître par votre combat anti-européen, auriez-vous changé de position?

- M. C.: On ne va pas refaire le débat. Je me suis engagé contre l'EEE, qui me paraissait un traité colonial, lié à une demande d'adhésion. Tout en affirmant, déjà à l'époque, que je ne n'étais pas opposé à toute idée de l'Europe. Je défends toujours l'idée de l'Europe des régions. Très certainement cette réputation d'anti-européen me dessert aujourd'hui. Ma foi tant pis, je signe.

– La crise des requérants d'asile déboutés est sujet de tension entre le canton et la Confédération. Votre avis sur les derniers développements, avec la participation d'Amnesty International à un groupe de vérification?

- M. C.: J'ai toujours soutenu la position du Conseil d'Etat, qui veut remettre de l'ordre dans ce domaine. J'avais confiance qu'il saurait le faire avec un maximum d'humanité, en tenant compte de cas particuliers.

– P.-Y. M.: Je salue l'évolution récente du Conseil d'Etat. Le point de départ était inutilement dur. Cela dit, ce n'est qu'un répit. Je crois qu'on ne s'en sortira pas à moins de solutions pour des catégories particulières, ceux qui travaillent et sont intégrés, de même que les plus fragiles, ceux qui ont vécu Srebrenica et les femmes kosovares célibataires.

– Problématique connexe: celle des nombreux sans-papiers qui travaillent dans l'économie vaudoise. Etes-vous favorable à une régularisation?

– P.-Y. M.: Je vois mal comment on pourrait expulser de force tous ceux que les employeurs ont fait venir clandestinement. Je suis pour donner un statut à ceux qui travaillent ici depuis des années. Mais la vraie question, c'est d'empêcher le phénomène de continuer à s'amplifier. Je préconise d'un côté des sanctions beaucoup plus dures contre les employeurs, de l'autre une politique migratoire permettant de faire venir cette main-d'œuvre légalement. Tout l'inverse de ce que fait l'UDC Suisse, qui cherche à empêcher toute possibilité légale d'immigrer tout en tolérant avec une extrême complaisance l'immigration illégale.

- M. C.: Je ne suis pas pour une régularisation globale des sans-papiers. Il y a des cas particuliers qui doivent être traités avec un maximum d'humanité. Trop de non-application des lois, de laxisme dans ce domaine, créé un appel.

– Pour ce qui est des travailleurs au noir, avez-vous eu l'occasion d'en parler avec votre collègue de parti Jean Fattebert?

- M. C.: Je ne le défends pas, mais il a été condamné. Il a payé plus de 2000 francs, m'a-t-il dit.

– P.-Y. M.: Vous trouvez que c'est suffisant?

- M. C.: Ce n'est pas l'objet du débat. Ce qu'il a fait méritait de passer en justice et la justice s'est appliquée.

– P.-Y. M: Mais si, c'est la bonne question. Etes-vous favorable à un durcissement des sanctions contre les employeurs qui engagent du personnel au noir?

– M. C.: Evidemment!