Vaud

Maillard le girondin, dernier avatar du patriotisme vaudois

Le ténor de la gauche conquérante proclame son attachement au fédéralisme par une référence inusitée en politique suisse. Décodage

Etatiste, Pierre-Yves Maillard? Pour contrer le reproche auquel il a souvent dû faire face, notamment lorsqu’il était candidat au Conseil fédéral, le leader socialiste a trouvé la parade en se déclarant «girondin». Sans craindre l’incongruité de ce terme dans le vocabulaire politique suisse, il l’a utilisé pour se revendiquer de «notre modèle suisse de bonne gouvernance», qui permet de prendre des décisions de proximité.

Cette protestation de fédéralisme peut surprendre de la part d’un politicien issu de l’aile gauche d’un socialisme plutôt centralisateur. Elle ne s’en rattache pas moins à un fil conducteur qui parcourt toute l’histoire moderne du canton. Et si le girondin Maillard n’était que le dernier avatar du patriotisme vaudois?

Les révolutionnaires de 1798 étaient centralistes, au nom d’une égalité qui mettait sur un même pied les anciens maîtres et leurs sujets, relève l’historien Olivier Meuwly. A ce titre, ils accueillirent sans enthousiasme l’Acte de médiation (1803), dans lequel Bonaparte prenait acte des particularismes helvétiques. Une fois leur ancien Pays libéré sous la forme d’un canton, les Vaudois feront preuve d’un zèle égal à démontrer qu’ils se débrouillent parfaitement sans les Bernois et à s’engager à fond pour la cause de la Suisse. Quand ils prennent le pouvoir, à l’heure où l’Europe vit son Printemps des peuples, les radicaux romands se montrent étatiques à l’intérieur de leurs cantons, tout en voyant dans le fédéralisme la meilleure défense des minorités en Suisse. Ils s’allieront par exemple aux minorités catholiques alémaniques pour s’opposer à plus de centralisme.

C’est sur ce terreau que s’installera, dans les années 1920, la Ligue vaudoise, une organisation d’inspiration maurrassienne, qui puise certains de ses idéaux dans l’ancien régime et professe un «fédéralisme intégral». Elle aura – elle a toujours – son journal, La Nation, et sa maison d’édition, Les Cahiers de la Renaissance vaudoise. Bien qu’ayant toujours été très minoritaire, cette mouvance marquera le canton de manière notable et sur plusieurs générations. Elle se tient avec hauteur à l’écart de la démocratie parlementaire, mais influence les milieux intellectuels et économiques. La Ligue vaudoise, qui prône, autant que le fédéralisme, le corporatisme dans l’organisation sociale, entretient pendant longtemps avec les milieux patronaux des liens étroits qui se font encore sentir.

Le fédéralisme irréductible du Centre patronal lui a valu dans ses périodes d’activisme une réputation méritée de «Neinsager» lors des votations fédérales. Il flattait une volonté cantonale bien présente de s’organiser comme un grand Etat, malgré un décalage de plus en plus visible avec la réalité suisse. Une revendication d’autonomie exacerbée qui pourrait bien être la version haut de gamme du «Y en a point comme nous» chanté par Gilles. Un cadre de l’administration cantonale venu d’ailleurs nous confie avoir été frappé à son arrivée en voyant à quel point les serviteurs de l’Etat peuvent s’estimer, eux et leur science, supérieurs à leurs voisins. C’est volontiers dans un esprit d’opposition à la Confédération que Vaud s’active dans les conférences intercantonales, ces organes qui réunissent les directeurs de la santé, de la police ou des finances et qui tendent à monter en puissance.

Pierre-Yves Maillard ne sera pas le premier socialiste converti au fédéralisme une fois installé aux affaires. En Suisse, le terme de girondin ne dit pas grand-chose. Les Girondins n’entendaient pas transformer la France en Etat fédéral. Ils tentèrent sans succès de mettre fin à la Révolution en soulevant les régions modérées contre la dictature parisienne. Peut-être le terme est-il plus flatteur aux oreilles des socialistes vaudois que celui de «fédéraliste». Nuria Gorrite, la syndique de Morges sur qui la gauche mise pour conserver sa majorité au Château, se qualifie en tout cas elle aussi de girondine. Mais peu importe le mot, derrière il y a l’idée: forger à l’intérieur des frontières cantonales, faute de mieux peut-être, des solutions politiques convaincantes au point d’en devenir exportables.

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