Charlotte Kerr-Dürrenmatt est une femme de tête. Pas le genre à se laisser marcher sur les pieds ou dicter son emploi du temps. Pour pouvoir pénétrer dans son antre du Vallon de l'Ermitage, à Neuchâtel, qu'elle vient de vendre à la Confédération pour un million de francs, les conditions étaient donc très claires: pas de photos d'elle ni de la chambre à coucher de Friedrich. Et pas question d'aborder dans le détail sa passion avec son illustre mari, décédé en décembre 1990 à l'âge de 69 ans.

Ce matin-là, la cinéaste et metteur en scène d'origine allemande, septante-six ans, est d'excellente humeur. Dans le petit vestibule d'entrée, l'accueil est cordial, la poignée de main franche et amicale. D'un geste, elle nous invite à suivre sa silhouette longiligne dans l'escalier qui descend vers le living. Marche après marche, des peintures de Dürrenmatt, Varlin, Niki de Saint Phalle et Miró donnent le ton: les lieux exaltent l'amour de l'art et des beaux objets. Après cette mise en bouche, le salon et le bureau de l'écrivain s'offrent au regard du visiteur, très vite hypnotisé par l'immense baie vitrée qui permet, par temps clair, d'embrasser en un coup d'œil Neuchâtel, le lac et les Alpes. «C'est ici que j'ai vécu avec Dürrenmatt depuis notre mariage, en 1984, jusqu'à sa mort. C'est magnifique, non?»

Une table de travail monumentale

D'un blanc étincelant, les murs supportent de nombreuses toiles, dont des illustrations de Minotaure que Dürrenmatt a dédié à Charlotte. «Mes préférés», note celle-ci. Moquette beige clair, mobilier minimaliste: l'atmosphère est résolument dépouillée. Dans la continuité d'un espace ouvert, on pénètre dans le bureau de Dürrenmatt où trône son immense table de travail. Quatre mètres de chêne massif que deux sous-main en carton blanc, trois crayons à papier, un téléphone et plusieurs dictionnaires ont colonisé. «Il n'avait jamais assez de place. C'est ici qu'il a écrit la plupart de ses livres, toujours au crayon. L'autre sous-main? Il l'utilisait pour dessiner. Pour peindre, il descendait dans son atelier.»

Accessible depuis le jardin seulement, orienté plein sud comme l'habitation principale, l'atelier respire le calme et la tranquillité. Au fond de la pièce, deux bibliothèques contiennent une collection des œuvres de l'auteur alémanique traduites en 44 langues. Dans des chemises en carton empilées dans un tiroir, deux manuscrits originaux dorment depuis de nombreuses années. Charlotte Kerr les parcourt un instant, précisant que son mari «a fait cadeau de tous les autres à la Confédération en 1989, donnant naissance aux archives littéraires suisses». Au centre de la pièce, tranchant avec la blanche austérité des lieux, un vélo d'appartement orange attire le regard. «Dürrenmatt faisait de l'exercice en regardant la télévision. Il adorait regarder les publicités, ça l'amusait beaucoup.» A proximité, un télescope géant fait face à la baie vitrée, ultime vestige de l'intérêt passionné que portait l'artiste à l'observation des astres. «Il m'a montré la lune et Jupiter», raconte notre guide, des étoiles plein les yeux.

Rencontre à Munich

De retour dans le salon, confortablement installée dans son sofa, Charlotte Kerr se plonge dans ses souvenirs. «J'ai rencontré Dürrenmatt en 1983, quelques mois seulement après le décès de sa première femme. C'était à Munich, lors d'une soirée chez Maximilian Schell. A l'époque, je faisais de grands portraits pour la télévision allemande. Je lui ai proposé de lui en consacrer un. J'ai très vite été séduite: je n'avais jamais rencontré un homme aussi intelligent. C'est ainsi que notre histoire a commencé…»

En 1984, le couple s'installe dans la maison de la rue Pertuis-du-Sault 76, que l'écrivain a fait construire vingt ans plus tôt pour y installer son bureau et son atelier. «Jusque-là, il vivait plutôt dans la première maison avec sa famille (offert par Charlotte Kerr à la Confédération, le bâtiment accueille le Centre Dürrenmatt depuis 2000, ndlr). Elle est aussi très belle. Mais pour moi, elle était trop associée à la première vie de Dürrenmatt.» Les deux maisons situées l'une en dessus de l'autre, Friedrich et Charlotte passent régulièrement de l'une à l'autre. La maison de la rue Pertuis-du-Sault 74 leur permet de recevoir des amis. Dürrenmatt y a également conservé sa bibliothèque, très importante pour lui. «Nous avons eu sept années heureuses et créatrices, raconte Charlotte Kerr avec nostalgie. J'étais sa première critique.»

Le Forum Val Pagaille

Malgré tous ses souvenirs, celle qui exècre qu'on l'appelle «la veuve Dürrenmatt» quittera sa maison en janvier 2007. «Je garderai mon atelier, à l'étage supérieur, jusqu'à ma mort, précise-t-elle. Le salon, le bureau, la table à écrire, l'atelier, certains tableaux et meubles, la piscine et près de 7000 m2 de terrain reviendront à la Confédération.» La maison deviendra alors «le Forum Val Pagaille», du titre du dernier roman de Dürrenmatt («Durcheinandertal»). Le Conseil fédéral l'investira ponctuellement pour des séminaires et des réunions de réflexion. «En cédant la maison maintenant, je m'assure de garder groupé l'héritage de mon mari, qui fait partie du patrimoine culturel de la Suisse. Car comme vous le voyez, je n'ai plus 20 ans. Je fais les choses pendant que je le peux encore.»

Le Forum Val Pagaille – dont l'acte d'achat porte la dernière signature de Kaspar Villiger en tant que conseiller fédéral – sera indépendant du Centre Dürrenmatt. Le premier sera géré par le Département fédéral des finances, alors que le Centre Dürrenmatt dépend de l'Office fédéral de la culture (Département de l'intérieur). «J'espère que nous pourrons accueillir au Centre des personnalités qui seront invitées par le Conseil fédéral et j'imagine que des synergies seront trouvées entre les deux institutions, raconte Janine Perret Sgualdo, directrice du Centre Dürrenmatt. Mais nous n'avons pas le même rôle. Le cahier des charges du Centre est d'approfondir la connaissance de l'œuvre de Dürrenmatt, au niveau littéraire et pictural, et d'en assurer la visibilité vers l'extérieur.»

Dès 2007, quand elle s'installera dans son loft sous le toit, Charlotte Kerr-Dürrenmatt continuera à suivre d'un œil attentif tout ce qui touche à l'héritage de son mari. Elle refuse toutefois l'étiquette de «gardienne du temple». «Je veux seulement maintenir l'esprit de Dürrenmatt vivant, comme une ouverture sur l'Europe. Aujourd'hui, avec l'inauguration programmée du Forum Val Pagaille en 2007, je crois que l'objectif est atteint.»