Massif. C'est le mot qui vient à l'esprit lorsqu'en remontant la rue des Bouchers, dans le quartier fribourgeois du Bourg, l'œil vient buter contre l'immense vaisseau qu'est la Chancellerie d'Etat. Construit entre 1734 et 1737 sur le site de la chancellerie primitive (dite «secreterie», ou «Cantzly») selon les plans de Hans Fasel l'Ancien, le bâtiment écrase littéralement le promeneur de ses quatre étages robustes. Volume et masse comme attributs d'un pouvoir qui se cramponnait à son passé.

Car si la Chancellerie abrite aujourd'hui le Conseil d'Etat, elle est historiquement parlant la dernière expression tangible de la puissance du patriciat fribourgeois. Le XVIIIe siècle, longue agonie de l'oligarchie au pouvoir depuis le début du XVe, vécut en effet au rythme des révoltes et des insurrections: affaire dite «Gottrau-Treyfayes», du nom de ce seigneur maçonnique qui, exilé, se proposa en 1763 de «renverser l'aristocratie en Suisse»; révolution de 1781, qui vit le Gruérien Pierre-Nicolas Chenaux descendre, avec quelques milliers de paysans en arme, de la Tour-de-Trême à Fribourg et faire le siège de la Ville: tous ces soubresauts, matés avec plus ou moins de force, annoncent la chute de l'Ancien Régime, effective avec l'entrée en 1798 dans la cité des Zaehringen des troupes révolutionnaires françaises. Là, exception faite de la parenthèse de la Restauration (1814-1830), une nouvelle histoire commençait pour Fribourg.

Lointains échos d'une agonie: «D'anciens conseillers d'Etat m'avaient mis en garde à mon entrée à l'exécutif, se rappelle Pascal Corminboeuf, actuel directeur du Département de l'intérieur et de l'agriculture: il flotte ici encore comme un parfum d'Ancien Régime. Même si, au bout du compte, j'ai été moins désagréablement surpris que je ne le craignais: la présence des employés des différents services de l'Etat donne de la vie au bâtiment.»

Mais au petit matin, quand couloirs et bureaux sont encore vides, l'ambiance est plutôt sépulcrale: le «classicisme sévère, voire un peu sec» de la Chancellerie, selon la formule de Marcel Strub dans ses «Monuments d'art et d'histoire du canton de Fribourg», s'épanouit dès le vestibule rectangulaire, avec ses six voûtes reposant sur de puissantes colonnes toscanes, et rehaussées de stucs éclatants de blancheur. Impression qui perdure une fois emprunté l'escalier monumental, gardé par une imposante grille du XVIIIe: les aménagements bureautiques n'ont que peu allégé la solennité aristocratique du lieu. D'autant plus qu'en certains endroits l'histoire semble presque avoir oublié de s'écouler. Ainsi de la salle de réception du Conseil d'Etat: sombre et richement lambrissée, elle donne l'image d'un véritable cimetière à fauteuils, les ministres indiquant par un post-it presque régalien («Choix du Conseil d'Etat») les sièges qu'ils ont sélectionnés à l'intention de leurs visiteurs officiels. Mais la plus grande surprise est à chercher au quatrième étage: au sommet de l'escalier, un antique palan – qui servait autrefois à hisser le bois de chauffage – déroule encore sa corde jusqu'au niveau inférieur. Un gibet en pleine Chancellerie? «J'aime mieux ne pas trop y penser», souffle un employé de l'Etat. Sauf, peut-être, s'il faut y voir l'ultime symbole d'un régime révolu.