L'initiative visant à plafonner à 18% la population étrangère en Suisse a des relents de xénophobie évidents. Elle offre en tout cas un défouloir commode aux racistes de tout poil. Est-elle pour autant réductible à cette seule dimension? Autrement dit, peut-il y avoir des raisons honorables de voter oui le 24 septembre?

En découvrant le maître d'œuvre de cette initiative, Philipp Müller, des citoyens pourraient être tentés de répondre oui. Député radical au Grand Conseil argovien, l'homme n'a rien d'un raciste primaire. Personnalité fine et maîtrisée, ce spécialiste de la construction et de l'immobilier manie avec une aisance redoutable les statistiques sur les étrangers qu'il accumule et analyse de manière systématique depuis 1993, date à laquelle il avait lancé son initiative.

Philipp Müller s'est attaché lundi lors d'une conférence de presse à Berne à peaufiner cette image de respectabilité, allant jusqu'à se réclamer d'un certain humanisme par opposition au discours purement utilitariste déployé par les milieux économiques en matière de politique migratoire. Typique à cet égard: l'entrepreneur argovien a souligné qu'il se refusait à parler d'«Asylanten», terme qui désigne en allemand les requérants d'asile et qui sans être insultant est connoté péjorativement. Contrairement à beaucoup de gens qui soutiendront son texte le 24 septembre, Philipp Müller dit lui ne pas viser les requérants d'asile car «on pourrait durcir la loi sur l'asile comme on veut, les requérants d'asile ne représenteront jamais plus que quelque 7% de l'immigration en Suisse».

Le problème de politique migratoire de la Suisse, c'est qu'elle a importé massivement durant les années 90 une main-d'œuvre bon marché pour satisfaire les besoins de l'économie, diagnostique-t-il. Un million de personnes ont été accueillies en dix ans, dont une part substantielle de ressortissants extérieurs à l'Union européenne (UE) et à l'Association européenne de libre-échange (AELE) plus difficiles à intégrer. Le fait que plus de 650 000 personnes aient quitté la Suisse parallèlement ne change rien au problème d'intégration que le million d'immigrants pose. Ce chiffre témoigne d'une «perte de tout sens des proportions. Transposé à l'Allemagne, cela reviendrait à y laisser entrer l'équivalent de la population de Dortmund chaque année, ce qui y provoquerait une guerre civile.»

Ce que Philippe Müller essaye de faire admettre, c'est qu'il y a un déséquilibre entre le nombre d'étrangers que l'on accepte en Suisse et les moyens que l'on est prêt à consacrer à leur intégration harmonieuse. «Nous ne pouvons plus comme dans les années 70 simplement renvoyer chez eux les travailleurs une fois que nous n'en avons plus besoin. Les étrangers qui viennent en Suisse ne sont pas de simples forces de travail mais autant d'environnements sociaux. Le montant annuel de 5 millions de francs prévu pour leur intégration est dérisoire. Et même si on le triplait comme l'a demandé la présidente de la Commission fédérale des étrangers, Rosemarie Simmen, on n'aurait résolu qu'une petite partie du problème. En réalité, c'est 200 à 300 millions qu'il faudrait injecter par an, par exemple dans les écoles ou dans des cours de langues pour étrangers.»

Cliché démonté

Le député argovien s'est encore attaché à démonter le «cliché» selon lequel le taux d'étrangers en Suisse serait élevé en comparaison européenne en raison d'une pratique particulièrement restrictive en matière de naturalisations. Ce constat ne vaudrait que si l'on prend comme référence la population étrangère en Suisse. Ramené à la population totale, le taux de naturalisés est en revanche «élevé» en Suisse. La France, avec ses 60 millions d'habitants, procède par exemple à 110 000 naturalisations par an, soit proportionnellement moins que la Suisse (20 000 naturalisations pour 7 millions d'habitants).

Egalement présents à la conférence de presse, les conseillers nationaux Luzi Stamm (rad./AG) et surtout Bernhard Hess (DS/BE) ont déployé un discours plus classique sur la «surpopulation étrangère». Le premier a plaidé pour une politique migratoire ciblée sur les besoins de l'économie. Un tel contrôle des flux peut «influencer de manière décisive la santé d'un pays», comme le montrent les exemples des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie. Le radical s'en est pris en particulier à la politique menée en Suisse durant la récession «au cours de laquelle une immigration massive a été favorisée malgré un taux de chômage record». Bernhard Hess s'est, lui, inquiété de la perte d'identité de la Suisse «traditionnelle triculturelle», soulignant que l'aile radicale des Démocrates suisses jugeait cette initiative extrêmement modérée».