Il adore, paraît-il, la Petite Arvine et skier à Zermatt. Canadien, Michel Jacques n'est pourtant pas un touriste comme les autres. Ses brefs séjours en Valais sont aussi redoutés que la grêle et les avalanches. Il faut dire que cet homme de 53 ans au physique de bûcheron, au verbe sec et sonore, est directeur et président des Produits usinés Alcan, et supervise à ce titre 130 usines dans 34 pays et régions.

La prière valaisanne

En juin 2005, après l'annonce par Alcan de la suppression de 110 emplois sur le site de Sierre, le Conseil d'Etat valaisan, pris de cours, quémande à Montréal un entretien avec la direction de la multinationale. On lui envoie Michel Jacques trois semaines plus tard.

Auparavant, les ministres valaisans avaient parlé de «confiance mise à mal», «d'annonce critiquable sur le fond comme sur la forme». Après leur rencontre avec le grand homme, ils changent de ton et se disent «rassurés». Sous l'œil impassible de Maître Jacques, le chef du département de l'économie Jean-Michel Cina concède que «l'engagement d'Alcan en Valais est une réalité, avec 150 millions d'investissements ces quatre dernières années».

Tir de barrage

Le 12 janvier dernier, on a revu Michel Jacques en Valais pour l'annonce de la fermeture de l'usine d'électrolyse à Steg. Ce jour-là, les syndicalistes haut-valaisans German Eyer, d'UNIA, et Kurt Regotz, de Syna, reprochent à Alcan d'avoir fait fondre les effectifs depuis la reprise d'Alusuisse, et de n'avoir rien négocié avec les partenaires sociaux.

Alors Michel Jacques sort l'artillerie lourde: les représentants des travailleurs sont sèchement «invités» à revoir leurs chiffres «visiblement erronés» et se voient rappeler que «le problème de Steg est connu et discuté depuis 20 ans».

Aujourd'hui, Kurt Regotz n'en démord pas: «Avec Michel Jacques, c'est la méthode canadienne, ou plutôt américaine. La direction décide, un point c'est tout. Pour eux, les syndicats sont quantité négligeable. Quand la direction était suisse, on pouvait au moins discuter.»

Le patron volant

Reste que Michel Jacques n'a pas que le Valais à fouetter, comme le montre la liste non exhaustive de ses déclarations des derniers mois. Le 14 juin 2005, Alcan restructure donc à Sierre, mais aussi à Singen en Allemagne, où 300 emplois disparaissent. Pour Michel Jacques, il faut y voir une bonne nouvelle: «Ces mesures augmenteront nos capacités à livrer des produits compétitifs à nos clients.»

Le 30 juin, c'est en Ariège et dans l'Isère que cela se passe, avec des restructurations prévues sur les sites de Mercus (suppression de 30 des 58 emplois) et de Froges (fermeture de l'usine, 68 emplois à la trappe). «Nos efforts pour trouver des repreneurs n'ont pas abouti et nous avons dû considérer d'autres alternatives», explique alors Michel Jacques.

«Maximiser la valeur»

Le 8 juillet en revanche, Alcan acquiert Prewired Systems, à Pacoima en Californie. «Un pas important dans notre stratégie visant à maximiser la valeur de l'entreprise», s'enthousiasme le patron volant, qui reprend la même formule le 13 juillet pour commenter la prise de contrôle d'Almet AG à Waiblingen, en Allemagne.

Le 28 septembre, cap à l'est: Alcan investit 35 millions dans une nouvelle usine d'extrusion en Slovaquie. Une manière, selon Michel Jacques, de «répondre à la demande grandissante en Europe de l'Est».

Le 7 octobre, renversement de situation sur le site de Mercus: un repreneur américain, Paxair, a été trouvé. La joie de Michel Jacques est mesurée: «Cet accord de principe correspond à notre stratégie de nous concentrer sur des activités clés.» Le 14 novembre, voilà du baume pour Singen, avec un investissement de 10 millions d'euros, «preuve, selon Michel Jacques, de l'engagement d'Alcan ici».

Le 29 novembre, nouvelle fermeture d'usine, cette fois à Vernon en Californie, avec la suppression de 76 postes de travail: «Nous avons examiné toutes les alternatives possibles, mais l'usine n'a pas réussi à rester compétitive», se désole Michel Jacques. Le 13 décembre, Alcan investit 27 millions de dollars sur le site de Ravenswood en Virginie, l'occasion pour Michel Jacques de ressortir l'une de ses formules fétiches: «Maximiser la valeur.»

2006 démarre sur les chapeaux de roue: le 4 janvier, Alcan annonce la vente de son site de Froges aux Italiens de Laminazione Alluminio. Le Canadien recycle la formule utilisée pour la vente du site de Mercus.

Durée contre rentabilité

Face à un personnage de cette envergure, des politiciens locaux sont-ils vraiment armés pour négocier? En charge du Département de l'économie, Jean-Michel Cina estime que «ce n'est pas une question de personnalité. Le problème est plutôt structurel: nous, politiciens, privilégions le long terme, la durabilité. Michel Jacques appartient au type de manager global d'aujourd'hui, braqué sur les chiffres à trois mois, la rentabilité à court terme.»

Thomas Burgener, comme ministre de l'Energie, a dû lui aussi se frotter à Michel Jacques: «Ce n'est en tout cas pas un Samaritain. Dans nos discussions, on sentait surtout que ce n'était pas la première fois qu'il fermait une usine. Plus les décideurs sont éloignés du terrain et des ouvriers concernés, plus ça leur est facile de supprimer des emplois.»